La professionnalisation de la voile a beau, dit-on, supplanter l'esprit bohème; les moyens modernes de communication ont beau rapprocher les marins des terriens; l'émotion reste la principale convive d'un départ de Vendée Globe. Pendant plusieurs jours, les candidats au tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance vivent dans l'étourdissement de la fièvre des derniers préparatifs. Et même si certains, comme Dominique Wavre, s'immergent lentement dans leur course, elle n'en reste pas moins abstraite. «On se rend compte que l'on part lorsqu'on se retrouve tout seul sur le bateau. C'est difficile de se projeter», confiait, il y a quelques jours, Sébastien Josse, 29 ans, le benjamin des 20 skippers engagés.

En ce dimanche matin, jour J, le jeune Niçois, de par la position de son monocoque au ponton, est le quatrième à larguer les amarres. Les deux mains glissées dans les bretelles de son pantalon de ciré noir, il répond aux dernières questions de la presse. «Je suis super-ému. Ce départ est très différent des autres. Je le sens dans le regard des autres. Les au revoir ne sont pas les mêmes. Je pars pour une course que je ne connais pas. Je ne sais pas où je vais», lâche-t-il, sincère. Face à la salve de flashs, il lutte pour ne pas laisser couler ses larmes. «J'essaie de contenir mon émotion pour la lâcher plus tard, au large.» Nick Moloney, lui, n'y parvient pas. Et c'est les yeux embués que l'Australien prend congé de la terre ferme. Après une longue étreinte avec Ellen MacArthur dont il a récupéré le bateau, il se penche par-dessus les filières de son voilier pour toucher le bois du ponton en lâchant un «one more time». Derrière lui, sa fiancée pourrait bien inonder le cockpit.

Les 20 skippers partent les uns après les autres selon un ordre et un horaire précis établis par le comité de course. Denis Horeau, le directeur de course, et Philippe de Villiers, le président de l'entité organisatrice de l'événement, passent serrer la main de chaque concurrent et leur remet une bouteille de champagne à ouvrir au passage du Cap Horn. «On est dans le timing. C'est la précision suisse», plaisante Denis Horeau en grimpant à bord du Téménos de Dominique Wavre. «Non, c'est parce qu'il n'y a pas de vent qu'on est dans les temps, rétorque le Genevois. Souviens-toi, il y a quatre ans, on avait pris du retard (ndlr: départ repoussé en raison de la tempête).» S'il ne la montre pas, Dominique Wavre, qui comptabilise le plus grand nombre de tours du monde, dit son émotion: «Elle est toujours aussi forte. En quatre ans, j'avais oublié.» Sa compagne Michèle Paret, elle, n'avait pas oublié. Et redoutait. Depuis deux jours, son estomac est aussi noué que les cordages du bateau. «C'est encore pire que ce que je pensais», souffle-t-elle en détournant la tête.

En ce dimanche matin, jour J, l'atmosphère, comme le ciel, est chargée. Heureusement que Stève Ravussin est là pour lâcher quelques plaisanteries. Le Vaudois est arrivé la veille avec son pote Laurent Bourgnon. Bernard Stamm, «le grand absent de ce Vendée Globe» comme ont titré certains quotidiens français, est aussi venu aux Sables-d'Olonne. C'est presque du masochisme si l'on songe que le Vaudois a dû renoncer à ce tour du monde – pour lequel il a sacrifié temps, argent et vie privée – à la suite de son chavirage dans la Transat anglaise en juin dernier. Stamm n'est pas du genre à avoir des états d'âme. Ou du moins à les montrer. «C'est comme ça. Il faut aller de l'avant.» Il n'empêche que ce n'est qu'en Zodiac, en escortant le voilier de Dominique Wavre, qu'il aura goûté à la griserie de la sortie du chenal des Sables d'Olonne.

Comme à chaque édition du Vendée Globe, le public est venu en masse – on parle cette fois de 200 000 à 300 000 personnes – pour saluer le passage des concurrents à coups d'acclamations, de ola et d'applaudissements. Dès 7 heures du matin, les rues étaient remplies de gens convergeant vers les quais pour s'y installer suffisamment tôt avec chaise pliable et jumelles.

Même assiduité sur l'eau, avec plus d'un millier d'embarcations en tout genre. La mer, pourtant plate en raison du vent faible, se met à bouillonner. C'est dans ce tourbillon et le vacarme de l'escadrille d'hélicoptères que les 20 skippers coupent la ligne à 13 h 02, se frayant un couloir dans la cohue. Deux heures plus tard, le passage de la dernière bouée du parcours côtier obligatoire sonne comme une délivrance. Les escortes se font plus rares et avec elles s'éloigne le stress du risque de collision. L'agitation des derniers jours et l'immense émotion du départ s'évaporent lentement. Les navigateurs entrent enfin dans leur course et leur solitude.