Reportage

L’enfer du Nord du British Open

Le cyclisme a Paris-Roubaix et ses pavés pour traumatiser ses coureurs? Le golf a Carnoustie, un parcours à nul autre pareil capable de rendre fou n’importe quel joueur. Petite balade dans l’enfer vert écossais

It’s coming home! On ne parle pas ici du trophée de la Coupe du monde de football, à sa place depuis dimanche soir en mains françaises, mais bien du jeu de golf. Dès jeudi se déroule le British Open, et les 156 engagés retrouvent avec délice un parcours typique du Royaume-Uni: bord de mer, terres non cultivables (celles qu’on appelle links), des greens simples pas sortis du cerveau abîmé d’un architecte pervers, et les buttes profondes créées par le temps et les moutons qui les avaient creusées à force de se protéger du vent.

C’est le golf à l’état brut, le plus intéressant de tous, comme Tiger Woods lui-même l’a encore rappelé il y a quelques semaines: «Là-bas, ils se moquent bien de savoir si ça va se gagner au-dessus ou en dessous du par. Ils laissent Mère Nature décider. S’il pleut, ce sera humide, sinon le terrain sera complètement sec. Ils n’essaient pas de fabriquer un truc artificiel.» Une pique à l’adresse des organisateurs de l’US Open, obsédés par le score final de leur tournoi au point de commettre de graves erreurs de préparation du parcours.

Le plus monstrueux

La nature s’annonce plutôt clémente cette semaine, mais le test va s’avérer terrible pour tous, quoi qu’il arrive. Carnoustie est le parcours le plus monstrueux de la rotation du British Open, qui en compte dix au total (et même 14 depuis sa création, mais quatre ont été déclassés car désormais jugés trop vétustes). Il n’y a pas de vices cachés, pourtant. Le tracé est franc, les problèmes apparents et tous identifiés, on peut louper son drive sur le trou d’à côté et malgré tout trouver une solution pour rejoindre le green. Mais les bunkers sont diaboliques au point d’avoir été rebaptisés «bonkers» («tarés», en V.O.), les fairways très étroits, et le rough terriblement pénalisant.

L’édition 1999 disputée ici même possède toujours le record du score le plus élevé d’un British Open d’après-guerre. Il avait tellement plu les semaines précédentes que le rough était devenu semblable à une toison de mouton pas taillée depuis six ans. Le Français Thomas Levet avait terminé 49e à +20. Il se souvient: «Tu tapais un coup du rough et tu ne savais absolument pas où ta balle allait filer, droite toute ou gauche toute. Le spectre d’un coup était de 160 degrés, on avait l’impression de jouer dans du bambou.»

Surtout, il y a ce cadre oppressant. C’est une ambiance de Mordor, déjà, pour les fans du Seigneur des anneaux: une étendue plate comme une perpétuité, une végétation hostile, des nuages bas et sombres annonciateurs de punitions divines. Et les terres de Carnoustie sont battues par tous les vents, qui semblent y avoir soufflé depuis la Création sans jamais marquer la moindre pause.

Le respect de la nature

Jamais une bonne nouvelle, selon Thomas Levet: «Si tu l’as pleine face, les trous sont interminables. Si c’est vent arrière, c’est bien plus piégeux qu’on ne le croit: il faut jouer court du green pour faire rouler la balle, puis tu pries sans trop savoir où elle va filer. Le vent latéral, tu oublies, ça devient impossible de poser la balle sans qu’elle dégueule dans un obstacle et tu rentres chez toi direct.» Surtout que les fairways sont très secs cette année. Les greenkeepers ont respecté la nature, une fois de plus, et les balles vont rouler encore et encore. Souvent pour le pire.

La souffrance est constante à Carnoustie et connaît toujours son apogée en fin de route, les trois derniers trous comme autant de cauchemars. Le 16: un par 3 protégé à son entrée par des bunkers à lèvres de baleine, puis des pentes telles des collines pour évacuer toutes les balles un peu trop savonneuses. Le 17: un par 4 où poser son coup de départ entre de multiples bras de ruisseau reste un défi d’envergure. Et puis ce chef-d’œuvre de violence du 18, avec hors limite à gauche, une foule d’embrouilles à droite (rivière, bunkers, rough), et un fairway qui semble large comme un tapis de prière. Le cimetière des illusions pour beaucoup.

«C’est un de ces endroits à la fois magnifiques et cruels. Il teste toutes les parties de ton jeu, mais aussi ta santé mentale», dit Justin Leonard, presque vainqueur ici en 1999. Les participants du Scottish Open en 1996 s’en souviennent encore: un vainqueur à +1 (Ian Woosnam) et seulement dix joueurs sous les +10 après quatre tours. Les amateurs qui ont la chance de venir jusqu’ici aussi: ils peuvent repartir avec un marque-balle où figure leur score du jour. Et s’il est trop élevé pour leur orgueil, ils peuvent se contenter d’acheter celui où il est écrit «I survived Carnoustie». Presque un exploit.


Van de Velde, pour l’éternité

Impossible de voir le British Open revenir à Carnoustie sans mentionner Jean Van de Velde. Juillet 1999: le jeune joueur français s’est qualifié pour le tournoi la semaine précédente et il joue le feu. Il possède cinq coups d’avance au départ du dernier tour, puis encore deux alors qu’il s’apprête à jouer le dernier trou. Il égare son drive sur la droite, mais les nouvelles sont bonnes: sa balle a évité le Barry Burn (le ruisseau qui serpente autour du 18) par miracle, et son avance est montée à trois coups à la suite du bogey de Justin Leonard dans la partie juste devant lui. Il décide d’attaquer le green avec son fer 2, et c’est là que tout bascule: sa balle tape une toute petite tige en tubulaire de la tribune de droite et repart inexplicablement arrière toute, pour ensuite rebondir sur un muret de 20 centimètres de large et filer dans les hautes herbes 30 mètres derrière.

Peut-être le pire coup de malchance de l’histoire du golf, et une situation injouable: il envoie alors sa balle dans l’eau devant le green, descend pieds nus dans le ruisseau pour essayer de la jouer malgré tout, y renonce, puis trouve un bunker et rentre un putt de 3 mètres pour arracher le play-off. Une prolongation fatale qui verra le couronnement de l’Irlandais Paul Lawrie. Un finish jamais vu en golf, qui alimente toujours les débats dix-neuf ans plus tard. Preuve de l’impact d’une telle mésaventure, cette confidence faite par Colin McLeod, le manager du club que nous avions croisé il y a quelques années: «J’ai rencontré des Américains à Orlando, et quand je leur ai dit que je travaillais à Carnoustie, l’un d’eux m’a juré: «Van de Velde en 1999, c’est comme pour la mort de Kennedy en 1963: je me souviens exactement où j’étais et ce que je faisais.»

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