Le Tour de France est au cyclisme ce que le homard est à la bisque: incontournable, indispensable. Dans l'esprit de tous les coureurs, il représente une espèce de nirvana. Aux yeux de ceux qui la disputent pour la première fois – 55 néophytes, dont deux Suisses pour un peloton de 198 éléments cette année –, la Grande Boucle prend un relief tout particulier. Elle fait office de tremplin inespéré, de vitrine bienvenue ou de consécration absolue. Elle peut lancer une carrière ou la freiner irrémédiablement. Entre excitation et anxiété, les «bleus» du Tour s'expriment au terme d'une première étape remportée à Meaux par le sprinter italien Alessandro Petacchi, et marquée par une chute collective à quelques hectomètres de l'arrivée.

«Participer au Tour de France est le rêve d'une vie, explique tout sourire Jorg Ludewig, 27 ans. Mon directeur sportif m'a annoncé la bonne nouvelle il y a une semaine. J'ai fêté cette surprise géniale sans abus.» Interrompu par l'étreinte de sa mère et les encouragements de potes en visite, l'Allemand de l'équipe Saeco poursuit, les yeux écarquillés: «Ici, tout est plus grand qu'ailleurs. Il y a vingt fois plus de spectateurs et de journalistes. Et puis, regardez toutes ces jolies filles… Je savoure ce cocktail de plaisir et de pression.»

Aussi intenses soient-ils, le bonheur et la fierté de vivre le Tour de l'intérieur n'occultent pas l'enjeu: «Il s'agit de la plus grande course du monde, dit l'Italien de la Fassa Bortolo Dario Cioni. On s'y trouve confronté aux meilleurs coureurs et l'occasion est belle de se montrer, de prouver ce que l'on vaut. Une performance de taille sur le Tour peut me faire changer de statut.» Emmener son leader dans un sprint, le soutenir dans la montagne ou lui porter un bidon fait partie des tâches du «petit dernier», mais celui-ci n'est toutefois pas dénué de toute ambition personnelle.

Surtout lorsqu'il roule à domicile. A 26 ans, le Breton Benoît Poilvet (Crédit Agricole) est l'un des 11 Français à découvrir ce monument national. «Chez nous, tant que tu n'as pas fait le Tour, tu n'es pas un coureur professionnel dans l'esprit des gens. Une fois que tu y es, il faut tout donner. Je n'ai qu'une seule peur: mal faire. Une chose est sûre désormais: quoi qu'il arrive, je pourrai dire que j'ai couru le Tour. C'est déjà en soi une victoire.»

Cette victoire, Pierre Bourquenoud s'était résigné à ne jamais la connaître. Prêt à ranger sa bicyclette l'an dernier, le Gruérien a rempilé in extremis, grâce à la confiance que lui ont accordée les dirigeants de la formation française Jean Delatour. Sceptique quant aux chances de sélection de son équipe ce printemps encore, il a vécu, à 33 ans, le suprême honneur de s'élancer le premier lors du prologue de samedi, remporté par l'Australien Bradley McGee. «J'étais stressé et impressionné au départ, confie-t-il. Mais, au bout du compte, j'aurai porté le maillot jaune de manière virtuelle durant quelques instants.»

Si ce premier Tour ressemble à une cerise sur le gâteau dans la carrière de Bourquenoud, il s'apparente à une simple étape dans la progression du Neuchâtelois d'origine italienne Steve Zampieri. Le coureur de l'équipe Caldirola est ainsi récompensé des généreux services qu'il a rendus à son leader Stefano Garzelli lors du dernier Giro. «J'ai prouvé que j'avais les moyens d'enchaîner les deux épreuves, déclare-t-il. Le Tour, j'y pense depuis que je suis gosse. Mais tant qu'on ne le vit pas, il est impossible d'imaginer à quel point tout est gigantesque. Dans un premier temps, je ne vais pas trop me disperser et, si ma condition reste bonne, je tenterai un coup en deuxième semaine. Mais je serai déjà content si j'arrive à Paris. Après la chute qui a frappé le peloton aujourd'hui (dimanche, ndlr), je me dis que ce ne sera pas évident. Ce n'était pas beau à voir.»

Pour leur première étape sur la Grande Boucle entre Montgeron et Meaux, les «bleus» du peloton ont en effet vécu une journée pour le moins animée. Lancé dans un rush effréné sous l'impulsion des équipes de sprinters, le peloton a joué des coudes dans les derniers kilomètres. Et l'inéluctable est arrivé. Déséquilibré, l'Espagnol Juan Ignacio Gutierrez, qui dispute son… premier Tour, a entraîné de nombreux collègues dans sa chute. Les principales victimes de ce carambolage sont le Français Jimmy Casper (traumatisme cervical) et Tyler Hamilton. Souffrant d'une fracture de la clavicule sans déplacement osseux, l'outsider américain ne devrait pas reprendre la route aujourd'hui. Pour les 55 néophytes de ce 90e Tour, en revanche, l'aventure continue.