Football

L’entraîneur portugais, docteur ès football

Depuis les années 1980, le Portugal confie son destin sportif à des coachs élevés sur les bancs de l’université. Championne d’Europe en titre, sa sélection nationale aborde le Final Four de la Ligue des nations contre la Suisse ce mercredi

Les succès récents de l’équipe nationale du Portugal, championne d’Europe en 2016, portent la marque de Fernando Santos, dit l'«Ingénieur». Ce surnom n’est pas une métaphore: bien avant de devenir sélectionneur (en 2014), il a obtenu son diplôme à l’Institut supérieur d’ingénierie de Lisbonne (en 1977). Cela fait de lui l’un des nombreux entraîneurs lusitaniens à avoir mené de hautes études en parallèle de leurs activités dans le football.

Son cas est un peu particulier, car il a suivi son cursus en électronique au cas où il ne devait pas percer dans le milieu du ballon rond. Il a ensuite exercé son métier pendant dix-sept ans au sein d’un hôtel de luxe à Estoril en parallèle de sa carrière de joueur puis d’entraîneur. La plupart de ses compatriotes et confrères, eux, transitent par des auditoires précisément pour s’affirmer en tant que techniciens.

En France, le coach est prudent et calculateur; en Allemagne, jeune et geek; en Italie, obsédé par l’organisation tactique. Au Portugal, il rejetterait sans doute ce genre de généralisations sans fondement empirique solide, car il est intellectuel et élevé sur les bancs de l’université.

Partout comme chez eux

José Mourinho a obtenu son diplôme d’éducateur sportif en 1987 à l’Université technique de Lisbonne, qui l’a distingué du titre de docteur honoris causa en 2009. Leonardo Jardim (AS Monaco) a terminé un cursus équivalent à l’Université de Madère. Ces deux stars du coaching ne sont que des exemples parmi beaucoup d’autres. Il y a les entraîneurs de premier plan comme Rui Vitoria (longtemps au Benfica, désormais en Arabie saoudite à Al-Nasr), Pedro Caixinha (ex-Glasgow Rangers, aujourd’hui Cruz Azul) ou Nuno Espirito Santo (Wolverhampton Wanderers). Et il y en a une multitude d’autres, dans les staffs d’équipes majeures ou à la tête de formations moins en vue.

Les entraîneurs portugais sont partout, à commencer par chez eux. Seules deux équipes de Primeira Liga ne sont pas dirigées par des locaux, dont une par l’Angolais Lito Vidigal, qui a mené toute sa carrière au Portugal. En deuxième division n’exerce qu’un étranger, le Brésilien Wender Said à la tête de la réserve de Braga. Les coachs portugais sont par ailleurs les plus nombreux à s’exporter en comparaison internationale. Selon différentes sources, ils seraient plus de 400 à officier professionnellement à l’étranger.

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Les raisons du succès? «Il y a différents facteurs, glissait dernièrement l’entraîneur de Bordeaux (et ancien du FC Bâle), Paulo Sousa, à So Foot. L’un d’entre eux est que nos écoles sont très exigeantes. Il est difficile d’obtenir le diplôme d’entraîneur au Portugal. Je le sais, car lorsque j’ai arrêté de jouer, j’ai travaillé pour l’UEFA durant six ans, ce qui m’a donné l’occasion d’aller partout dans le monde pour apprendre et observer comment chaque pays développe ce sport, avec ses spécificités propres.» Le sien favorise les allers-retours entre les terrains de football et les campus universitaires.

Le projet Queiroz

Cela ne tient pas du hasard mais d’une petite révolution orchestrée en 1980 par Carlos Queiroz. Celui qui deviendra l’adjoint d’Alex Ferguson à Manchester United (2004-2008) puis le sélectionneur de l’Iran (2011-2018) n’a alors pas entamé sa carrière d’entraîneur. Il est professeur à l’Institut supérieur d’éducation physique de Lisbonne. C’est là qu’il entreprend de mettre sur pied un programme de formation des entraîneurs sportifs, à une époque où les clubs de football portugais sont mal structurés et souvent dirigés par des coachs étrangers.

Quarante ans se sont depuis écoulés, l’institution a changé de nom (pour devenir la Faculté de motricité humaine) mais sa vocation demeure. C’est aujourd’hui de ses salles de classe que sortent une bonne partie des entraîneurs du pays. Il n’est même pas question que de football. Chaque nouveau venu choisit en début de cursus deux disciplines. C’est ainsi que, fait méconnu, José Mourinho a aussi étudié le rugby.

Cette pluridisciplinarité illustre bien l’approche développée par Carlos Queiroz. Il s’agissait dès l’origine d’aborder la formation des coachs sans œillères, en puisant des idées dans différents sports comme dans diverses branches académiques: physiologie, biomécanique, biochimie, psychologie et autres viennent nourrir la vision de ceux qui aspirent à travailler dans le football.

Le football, cette science humaine

Le bâtiment principal de la Faculdade de motricidade humana se situe à une quinzaine de kilomètres à l’est du centre de Lisbonne, sur les hauteurs boisées des rives du Tage. C’est là qu’Antonio Veloso a accueilli Le Temps voilà deux ans entre deux leçons, alors que l’équipe de Suisse de football s’apprêtait à en recevoir une de la Selecção à l’Estadio da Luz. Camarade de promotion de José Mourinho, l’homme est désormais professeur de biomécanique et bien placé pour parler de l’entraîneur «intello» à la portugaise.

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«Tous les coachs portugais ne sont pas titulaires d’un diplôme académique, mais c’est le cas de beaucoup, plus que dans aucun autre pays du monde», souligne-t-il. Cela s’explique selon lui par le fait que le projet de Carlos Queiroz a très vite été connecté au milieu du football d’élite. Dès 1982, la fédération nationale a mandaté ses groupes de jeunes coachs pour repenser toute la structure de formation des espoirs. Les liens ne se sont ensuite jamais distendus.

«C’est une particularité dans notre pays: une partie des cours d’entraîneur peut être faite dans un cadre universitaire, précise Antonio Veloso. Il y a des équivalences très précises. Un master correspond au diplôme UEFA B, un post-doctorat au UEFA C.»

Les entraîneurs portugais ont ainsi souvent compté les crédits avant de déplacer des cônes. Ils s’appuient aussi sur quelques figures tutélaires relativement éloignées de la réalité des terrains. Malgré une quarantaine d’ouvrages portant sur le sport, l’octogénaire Manuel Sérgio se plaît à répéter aux journalistes qu’il rencontre qu’il ne connaît «rien au football». Cela ne l’a pas empêché d’inspirer de nombreux coachs passés par les cours de philosophie qu’il dispensait à l’Université de Lisbonne, et qui appelaient à considérer le football comme une science humaine.

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«C’est l’homme qui est au centre de tout, expliquait-il un jour à l’AFP. Qui ne connaît que la tactique ou la technique ne sera jamais un grand entraîneur. Il faut des connaissances dans d’autres domaines, qui font ressortir l’homme derrière le joueur.»

Le post-grade de Mourinho

Il y a aussi Vitor Frade, ancien professeur à l’Université de Porto et père – au début des années 1990 – de la périodisation tactique, un modèle qui déconstruit le jeu en «macro-principes», «principes» et «sous-principes» pour permettre à l’entraîneur de transmettre ses idées efficacement à son équipe. Le genre de concept dont raffole notre époque, fascinée par les questions d’organisation et déterminée à voir en chaque coach un joueur d’échecs. La tendance vaut autant à Porto qu’à Lisbonne, et loin, très loin de la péninsule Ibérique.

Les succès internationaux des entraîneurs portugais ont forgé leur réputation, et incité le monde à suivre leurs traces. Antonio Veloso l’a senti et avec son ami José Mourinho, il a imaginé voilà quelques années un cycle post-grade focalisé sur l’entraînement à très haut niveau. Une formation très select par son nombre d’admis (20 par année) comme par ses frais d’inscription (9000 euros), qui collectionne les intervenants de tout premier plan pour aborder les différents aspects qu’un entraîneur de football doit maîtriser. Le «Special One» lui-même compte au rang des professeurs. «Il adore enseigner, et avec ce programme, il a développé la meilleure spécialisation dans son domaine à partir des connaissances acquises ici même», commente son associé.

Le programme High Performance Football Coaching décline tous les éléments constitutifs du coaching à la portugaise en huit modules et quelque trois cents heures de cours. L’idée générale découle directement du projet de Carlos Queiroz. «Il s’agit de simplifier la structure complexe du jeu, pour travailler chaque élément séparément et être capable en définitive d’intégrer des principes. Il y en a de très avancés et d’autres très simples, comme le fait que dans chaque situation le porteur du ballon se voit offrir trois options de passe, avec un coéquipier devant lui, un derrière, et un sur le côté. Cela paraît évident, mais c’est singulier de tout réfléchir en fonction de cela», développe Antonio Veloso.

Recentrer sur l’essentiel

Selon lui, une autre spécificité de l’entraînement à la portugaise est de toujours travailler de manière intégrée. «Personne ou presque n’isole le travail technique ou physique. Le plus souvent possible, cela se fait avec le ballon, et dans des situations de jeu, pour garder en toutes circonstances l’esprit du football.» L’homme se rappelle le récit que José Mourinho lui a fait de son arrivée à l’Inter Milan, alors que ses nouveaux collaborateurs lui faisaient visiter les infrastructures: un terrain de football, une piste de cross, un grand fitness. Sa réaction? «OK, trouvez-moi deux terrains de football supplémentaires, je n’ai par contre pas besoin de la piste et le fitness, vous pouvez en diviser la taille par trois. On n’y ira de toute façon que pour la récupération.» Loin de dénaturer le football, le prisme universitaire lui permettrait de se recentrer sur l’essentiel.

La liste des alumni du programme imaginé avec José Mourinho, fièrement exhibée sur le site de la faculté, comprend des entraîneurs, analystes vidéo, scouts, directeurs sportifs et formateurs de jeunes venus de Chine, du Danemark, des Etats-Unis, de France, etc. Le projet du professeur Carlos Queiroz a non seulement révolutionné le football de son pays, mais il a aussi renvoyé le monde du ballon rond à l’école.


Le Final Four de la Ligue des nations en bref

Le Portugal accueille cette semaine le Final Four de la Ligue des nations, dernière-née des compétitions de l’UEFA. Les demi-finales opposeront la Selecção à l’équipe de Suisse (mercredi à 20h45 – heure suisse – à Porto) et l’Angleterre aux Pays-Bas (jeudi à 20h45 à Guimarães). Les deux vainqueurs se retrouveront dimanche en finale à Porto (20h45), les deux perdants se disputeront la troisième place plus tôt dans l’après-midi à Guimarães.

L’enjeu est uniquement de remporter le trophée, qui sera remis pour la première fois. Contrairement à une idée encore très répandue, le vainqueur du Final Four ne sera pas qualifié pour l’Euro 2020. Il y aura bien des places à prendre via la Ligue des nations, mais elles feront l’objet de barrages spécifiques, organisés après la phase éliminatoire classique et actuellement en cours.

L’équipe de Suisse a volé en direction du Portugal lundi. Elle loge et s’entraîne près de Porto. Par rapport à ses précédentes sorties, elle sera privée de Breel Embolo (blessé), ainsi que de Stephan Lichtsteiner et Mario Gavranovic, que le sélectionneur Vladimir Petkovic n’a pas retenus. Côté portugais, la star Cristiano Ronaldo sera de la partie.

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