Football

Comment l’entraîneur Vladimir Petkovic est né au Tessin

L’équipe de Suisse a préparé son match contre les Iles Féroé à Lugano. Dans le canton où son sélectionneur a débuté sa carrière d’entraîneur, où l’homme a été travailleur social, où le natif de Sarajevo a ancré ses racines suisses

Une dernière victoire pour passer l’hiver au chaud. Dimanche, à Lucerne, l’équipe de Suisse sera incontestablement favorite face aux Iles Féroé. Après avoir battu le Portugal champion d’Europe, la Hongrie et Andorre, elle doit signer un quatrième succès consécutif pour rester en tête du groupe B des qualifications pour le Mondial 2018 en Russie. La dynamique est positive. Le stade sera plein. L’affiche n’est peut-être pas la plus sexy qui soit, mais elle est capitale.

En préparation au Tessin

Ce dernier match de l’année, Vladimir Petkovic a choisi de le préparer à Lugano. Là où son équipe avait passé deux semaines avant l’Euro. Dans le canton où il réside. Mister, pourquoi ce choix? Les bonnes vibrations du printemps dernier? Le côté affectif? «Oh, vous savez, nous sommes simplement venus pour le climat, des bonnes conditions d’entraînement… Des vitamines, c’est toujours bon. Et je crois que nous ne nous sommes pas trompés.»

Difficile de lui donner tort, en savourant un expresso sur une terrasse pendant que tout le reste du pays grelotte sous la pluie. Mais pour Vladimir Petkovic, il y a au Tessin plus que du soleil. Il y habite (à Locarno), il y a joué cinq ans (Locarno, Bellinzone) et il y a longtemps entraîné (Bellinzone, Lugano, Malcantone Agno). Promu sélectionneur national, il s’est même fait ambassadeur culturel du Tessin lorsqu’il a décidé de s’exprimer prioritairement en italien devant la presse.

«Danke Vlado!»

En juin dernier, le Blick lui rentrait dans le lard pour le choix d’une langue parlée par moins de 10% de la population du pays: «Il se sent incompris. Peut-être parce que personne ne le comprend. […] Il ne parvient pas à reconnaître qu’il ne peut gagner la sympathie des fans que s’il parle leur langue.»

Cet alémanisme décomplexé a mal passé le Gotthard. «Danke Vlado!», avait rétorqué dans un commentaire le journaliste Tarcisio Bullo. «La Suisse compte quatre langues officielles, commente aujourd’hui le chef de la rédaction sportive du Corriere del Ticino. Chacun a le droit de s’exprimer dans l’une de celles-ci. Dans cette affaire, Petkovic a défendu l’existence de notre minorité.»

«Lui, en tout cas, se sent Tessinois»

Le champion de la Suisse italienne, «Vlado», comme tout le monde l’appelle là-bas. Un vrai Tessinois, lui, le natif de Sarajevo, arrivé en Suisse autour de ses 24 ans et aujourd’hui naturalisé? «Ma foi, il est bien intégré, il s’exprime en italien – même si son italien n’est pas absolument parfait – et il boit du bon merlot», énumère Tarcisio Bullo. «Bien sûr qu’il est Tessinois, estime l’ancien international Alberto Regazzoni (trois sélections). Il ne s’appelle pas Bernasconi, mais si on raisonne ainsi, il n’y a pas beaucoup de Suisses en équipe nationale.» L’entraîneur Vittorio Bevilacqua tranche: «Lui, en tout cas, se sent Tessinois.»

«Le meilleur entraîneur du canton»

L’ancien coach d’Yverdon Sport et des SR Delémont admire le sélectionneur national depuis longtemps, mais estime que le Tessin a tardé à le reconnaître à sa juste valeur. «Quand il est arrivé en équipe nationale, les Romands voulaient Lucien Favre et les Alémaniques Marcel Koller. Quant aux Tessinois, ils auraient préféré Pierluigi Tami. Petkovic, on ne lui a jamais donné de crédit. Il a toujours dû faire des résultats avant que les éditorialistes ne se mettent à l’apprécier, comme ils sont aujourd’hui obligés de le faire.»

Le constat est incontestable en équipe nationale, où il aura fallu deux ans, un bon Euro et surtout des résultats probants cet automne pour que sa cote de popularité décolle. Rien de bien différent au Tessin, où il gravite pourtant depuis 1993. «Je dois avouer que même quand Bellinzone est monté en Super League, je n’étais pas convaincu qu’il allait réaliser une grande carrière, reconnaît Tarcisio Bullo. Il avait les diplômes, donc les compétences techniques et tactiques, oui. Mais il y a beaucoup d’entraîneurs dans ce cas…»

Des idées claires et justes

Dans les vestiaires, l’enthousiasme est apparu plus tôt. Alberto Regazzoni s’est retrouvé tout jeune sous les ordres de Vladimir Petkovic à Malcantone Agno, en 1re ligue. «C’est forcément facile d’affirmer ça aujourd’hui, se marre l’attaquant désormais à Chiasso, mais on sentait que Vlado avait un truc en plus dans la compréhension du football. Dès le début de sa carrière, il est monté en Challenge League avec une petite équipe. Ce n’est pas un hasard.»

Ses plus belles années tessinoises, Vladimir Petkovic les passera entre 2005 et 2008 à la tête de Bellinzone, qu’il hissera en Super League et en finale de la Coupe de Suisse. Pilier de sa défense, Alessandro Mangiaratti se souvient d’un coach aux idées claires, et justes. «Il sentait qui il fallait aligner à quel moment pour tirer le meilleur du groupe. Comme avec la Nati quand, contre la Hongrie, il fait entrer Stocker qui va inscrire le but décisif. Tactiquement, il est hors-norme.»

Un entraîneur qui a le succès modeste

A Bellinzone, l’équipe est très forte, bâtie pour la Super League, déterminée à y monter. Quand elle y parvient, cela semble presque normal et Petkovic ne réclame pas particulièrement ses lauriers. «Ce n’est pas un lèche-cul, pas le genre à aller voir les journaux pour qu’ils fassent de grandes choses sur lui», martèle son ami Bevilacqua. «Pourtant, Vlado a joué un grand rôle dans cette promotion, assure Alessandro Mangiaratti. L’équipe était redoutable au final, oui, mais pas au début. Il l’avait construite, avec un mix brillant de joueurs expérimentés qui avaient quelque chose à se prouver, de jeunes talents et de pures découvertes. Senad Lulic, Petkovic va le chercher à Coire, en division inférieure. Il avait compris son potentiel alors que tout le monde se demandait ce qu’il faisait là.» Le milieu de terrain joue aujourd’hui à la Lazio et compte 49 capes avec la sélection de Bosnie-Herzégovine.

Maître de ses émotions

Après la promotion de Bellinzone, Vladimir Petkovic s’en va à Young Boys où sa route croise à nouveau celle d’Alberto Regazzoni. «Depuis ses débuts à Malcantone Agno, il avait appris à mettre la bonne distance entre ses joueurs et lui. Il en était désormais proche juste ce qu’il faut. On le sentait plus mûr, sûr de lui.» Maître de ses émotions, aussi. «Pour arriver là où il est, il a fait un travail énorme sur lui-même. Il me l’a expliqué – à moi qui suis très sanguin – lorsque j’étais en stage à Young Boys pour passer mes diplômes d’entraîneur, raconte Vittorio Bevilacqua. Il m’a dit que pour être au plus haut niveau, il fallait se contrôler. Il n’a pas osé dire qu’il ne fallait pas être comme moi, mais c’est pourtant la vérité. Moi, j’ai décidé de ne pas changer. Lui oui. Et ça l’a mené au sommet.»

Mais l’homme Petkovic n’a pas changé depuis ses années tessinoises. «Si on ne le connaît pas, il peut paraître froid, distant, mais c’est tout l’inverse, assure Alberto Regazzoni. Il est disponible, chaleureux, généreux. La porte de son bureau a toujours été ouverte.» Impulsif, l’attaquant l’a souvent poussée pour discuter; il ne l’a jamais claquée en repartant. Alessandro Mangiaratti, lui, n’était pas du genre à solliciter des entrevues avec son coach, mais il savait que c’était possible. «C’est un entraîneur qui écoute ce que tu as à dire et qui est capable d’en tenir compte.»

C’est la grande qualité de Vladimir Petkovic. «Dans une équipe, tu as 25 joueurs différents. Petkovic sait trouver les mots qui conviennent avec chacun d’eux», admire Regazzoni.

La gestion des crises

Devenu entraîneur des M18 de Team Ticino, Alessandro Mangiaratti pense souvent au management de Petkovic. «Dans une équipe, il y a toujours des mécontents: les remplaçants. Mais Vlado parvenait toujours à expliquer les choses, à affronter les problèmes. Il ne laissait jamais une situation pourrir. Et puis il savait s’assurer le soutien des leaders du vestiaire pour ne pas être seul à porter son message.»

Il fait pareil en équipe de Suisse. Du pseudo «Balkangraben» à l’éviction du capitaine Inler, il a démontré une grande finesse dans la gestion des situations explosives. Il l’avait exercée au Tessin. Sur le terrain de football, mais pas seulement.

A côté, il avait une autre vie, comme travailleur social, chez Caritas. Il encadrait des jeunes chômeurs qui allaient collecter meubles et objets destinés à être revendus. De 7h à 17h. Puis il partait au football. A la Gazzetta dello Sport, son responsable de l’époque a expliqué en 2012 qu’il n’avait jamais manqué une journée de travail. Alessandro Mangiaratti assure que ce deuxième travail n’a jamais été une excuse du côté de l’AC Bellinzone. Le principal intéressé, lui, considère que c’est chez Caritas qu’il a appris à gérer un groupe. «L’entraîneur Petkovic est né au Tessin», résume Alberto Regazzoni

Pas de faveur

Depuis, «Vlado» le Tessinois a vu sa carrière décoller. Son horizon s’est considérablement élargi. «En fait, il ne faut pas chercher à le voir comme Tessinois, analyse Tarcisio Bullo. A nous journalistes locaux, il ne fait pas de faveur, il nous traite comme les autres. Et ce que je retiens de ce deuxième camp de préparation à Lugano, ce n’est pas qu’il fait venir l’équipe de Suisse chez lui, mais qu’il l’emmène ailleurs dans le pays qu’à Feusisberg au bord du lac de Zurich.» Vladimir Petkovic l’avait dit lui-même en début de semaine: «Cette fois, nous sommes ici. La prochaine fois, nous viendrons chez vous.»

Un camp d’entraînement en Suisse romande avant, si tout se passe comme prévu, de jouer pour un cinquième succès consécutif, le 25 mars à Genève contre la Lettonie. Voilà le plan de Vladimir Petkovic pour gagner la sympathie des supporters: faire voyager la Nati près de chez eux et, à la fin de chaque match, crier victoire. Peu importe en quelle langue.

Publicité