MENTAL

A l'épreuve du penalty

Avant Streller, Barnetta et Cabanas lundi soir face à l'Ukraine, nombreux sont les champions qui n'ont pas résisté à la pression d'une séance de tirs au but. Voici pourquoi.

«L'angoisse du gardien de but au moment du penalty» n'existe que par le biais du roman de Peter Handke, qui n'a rien à voir avec le football. Si l'écrivain autrichien avait voulu causer ballon rond, il aurait plutôt évoqué le flip du tireur sur l'instant fatal. Car entre celui qui risque de ruiner les espoirs de tout un pays en expédiant le cuir hors cadre, et celui qui a la chance de marquer la postérité en détournant la frappe décisive, c'est évidemment le premier qui subit les charmes maléfiques de la pression. Marco Streller, Tranquillo Barnetta et Ricardo Cabanas, les trois Suisses qui ont foiré leur tir au but lundi soir face à l'Ukraine, ne diront pas le contraire.

«Je ne savais plus où j'étais»

Aldo Serena, héros malheureux de la demi-finale du Mondial 1990 entre l'Italie et l'Argentine, témoignait récemment sur Arte. Seize ans après son penalty manqué devant les 80000 spectateurs du stade San Paolo de Naples, l'ancien joueur de la Squadra azzurra tente d'expliquer la charge émotionnelle qu'il a alors vécue: «La tension était telle que je ne savais plus où j'étais. Plus j'avançais vers la surface de réparation, plus le but me semblait petit. Je traversais une véritable crise mentale et, au moment de tirer, j'étais comme paralysé.»

Souvent décrite comme une loterie par les observateurs ou les acteurs eux-mêmes, la cruelle séquence des penalties ne doit pourtant rien au hasard. Les données sont on ne peut plus claires. La distance séparant le point blanc de la ligne de but (11 mètres), la dimension de la cible à atteindre (7,12m sur 2,44m), de même que la vitesse moyenne à laquelle est propulsée la balle (83 km/h d'après les études de Roland Loy, chercheur ès football), ne laissent a priori que très peu de chances au gardien. Les statistiques disent pourtant qu'un «péno» sur cinq ne fait pas trembler les filets.

Pourquoi? Parce que nous ne sommes pas en présence de robots. «Mes joueurs étaient trop crispés», dira le sélectionneur helvétique Köbi Kuhn. «Beaucoup de choses te trottent dans la tête en une fraction de seconde», étaie son adjoint Michel Pont. Certains s'en accommodent très bien, comme l'Ukrainien Artem Milevskyi, auteur face au gardien suisse Pascal Zuberbühler d'une étonnante «Panenka». La technique, qui doit son nom à un fameux joueur tchécoslovaque, consiste à profiter du fait que le portier choisit en général un côté à l'avance pour déposer le ballon, tout doucement et en cloche, au centre du but. Une folie douce. «Ce gars (ndlr: 21 ans) est taré», s'exclame Michel Pont, mi-admiratif mi-outré. «Si Zubi ne bouge pas et cueille le ballon, il n'ose plus rentrer au pays!»

Mais le fêlé a maîtrisé son coup. Personne, en revanche, n'est à l'abri d'une défaillance émotionnelle. Les plus grands, de Michel Platini à Zico, de Roberto Baggio à Andreï Shevchenko lundi soir à Cologne, ont craqué. On ne peut rien faire contre ça. «Tu peux travailler des heures, ça ne change rien», poursuit Michel Pont. «Parce qu'à l'entraînement, même si tu essaies de simuler la réalité et de mettre la pression, ça reste un jeu. Devant 45000 spectateurs et avec 120 minutes dans les cannes, ce n'est plus pareil.» Le matin du match, lors de la répétition générale, les trois malheureux du soir ont fait preuve d'une précision chirurgicale... Marco Streller, qui a insisté pour être le premier tireur suisse, raconte, le regard dans le vide: «J'ai brièvement levé les yeux avant de m'élancer, j'étais sûr de moi. Vous avez vu le résultat...» Un pétard mouillé qui file dans les bras du gardien.

Les nerfs helvétiques n'ont pas résisté. Reste une question: pourquoi Alexander Frei, tireur attitré de la Nati capable de réaliser, en novembre dernier, le geste parfait devant 40000 Turcs, a-t-il été sorti juste avant la fin de la prolongation? «J'ai mis un joueur frais (ndlr: Mauro Lustrinelli) parce qu'on voulait marquer avant les penalties», répond Köbi Kuhn. Quand la messe est dite, on est toujours plus intelligent.

Lundi soir, le choix des «élus» s'est opéré très vite, selon le feeling de chacun - Raphaël Wicky et Mauro Lustrinelli auraient complété la série de cinq. La liste prévue initialement - Frei devait tirer en dernier - a été modifiée en fonction des blessures, des changements et de la fatigue de chacun. «Köbi est allé voir les joueurs, certains se sont manifestés spontanément et d'autres, comme Ludovic Magnin qui avait les adducteurs en feu, ont préféré renoncer», conclut Michel Pont. Les images défilent, un ange passe. Le Genevois précise: «Au sein du groupe, je n'ai vu aucun dégonflé. Et parmi les trois qui ont tiré, personne n'y est allé à reculons.» Ils étaient juste habités par une certaine angoisse. Celle que, n'en déplaise à Peter Handke, le gardien de but ne ressent pas au moment du penalty.

Publicité