L’Equipe a 70 ans. Pour ses lecteurs, c’est 70 ans d’un rapport quasi quotidien, intime, monogame et complexe avec ce journal que l’on aime détester mais dont on ne saurait se passer. Il est à la fois une institution, une madeleine, une exception culturelle française, une marque et une aventure.

Lancé le 28 février 1946 par Jacques Goddet, L’Equipe naît sur le cadavre criblé de douze balles de L’Auto, interdit en 1944 pour cause de collaboration (le patron du titre, Albert Lejeune, sera fusillé). Goddet échappe à la purge pour avoir refusé que le Tour de France, créé par L’Auto en 1903, ne serve la propagande allemande. Il obtient, avec Emilien Amaury, qui possède déjà Le Parisien libéré, de relancer l’Auto sous un nouveau titre.

Ce sera L’Equipe, aujourd’hui l’un des rares journaux français d’audience internationale, avec Le Monde et Le Canard enchaîné. Une réputation qu’il doit à trois facteurs. Tout d’abord son statut à part dans la presse européenne: les Anglo-Saxons n’ont pas de quotidien dédié et les Latins sont trop partisans (La Gazzetta Dello Sport et Milan, Tuttosport et Turin, Marca et Madrid, Mundo Deportivo à Barcelone). Seul L’Equipe traite le sport à la manière d’un média indépendant et neutre. Ses grandes plumes, et c’est le deuxième facteur, ont écrit quelques-unes des plus belles pages sur le sport: Pierre Chany en cyclisme, Robert Parienté en athlétisme, Denis Lalanne en rugby, Serge Lang en ski alpin, Jacques Ferran ou Jean-Philippe Réthacker en football. Sans parler d’Antoine Blondin, modèle ultime pour tous les chroniqueurs.

Enfin, L’Equipe ne s’est pas contenté de raconter le sport; il l’a aussi organisé. Suivant l’injonction de Jacques Goddet («Pour vendre un journal 100% sportif, il faut de grands événements»), les journalistes de L’Equipe sont à l’origine de la création de la Coupe du monde de ski et de l’ancêtre de la Ligue des Champions de football. Au siège de l’UEFA, à Nyon, un mur accueille une reproduction géante d’un article de Gabriel Hanot de mai 1955. Au lendemain d’un match Wolverhampton-Honved Budapest (3-2), le Daily Mail s’était exclamé: «Wolverhampton est le champion du monde des clubs.» Gabriel Hanot réfute la conclusion mais lance l’idée.

Avec les autres journalistes de la rubrique football de L’Equipe, il initie le projet d’une compétition européenne des clubs. Jacques Ferran en jette les bases: «Une équipe par pays, de préférence le champion en titre, épreuve à élimination directe par matches aller-retour, finale sur terrain neutre.» Devant le peu d’empressement de l’UEFA, la compétition s’appelle «Coupe des clubs champions européens» et non «Coupe d’Europe». L’UEFA récupérera le bébé assez vite. Le groupe Amaury, qui détient notamment L’Equipe, est également propriétaire du Ballon d’or et organise le Tour de France, Paris-Nice, Paris-Roubaix, le Marathon de Paris, le Dakar.

Jusqu’au 18 septembre 2015, le quotidien sportif se distinguait aussi par son grand format (540 x 385 mm, sur 8 colonnes). Plusieurs fois évoqué, abandonné en dernière minute en 2008, le passage au plus moderne tabloïd a été décidé par le nouveau directeur Cyril Linette, en poste depuis un an. Cette révolution a enrayé la chute des ventes (+ 1,8% cette année après -10% ces dernières années). En 2015, la diffusion du journal papier était de 223 681 exemplaires, contre 300 000 il y a cinq ans. L’essor du web payant compense cette perte. Le site Internet de L’Equipe revendique 10,6 millions de visiteurs uniques par mois. Il est le seul média présent dans le Top 20 des sites les plus fréquentés par les internautes français.

Selon Cyril Linette, les pôles presse et web de L’Equipe sont à l’équilibre. En revanche, la chaîne de télévision L’Equipe 21 perd 20 millions d’euros par an et va se séparer de 60 collaborateurs (sur 150). La rédaction du journal n’est pas épargnée et redoute la suppression annoncée du secrétariat de rédaction d’ici la fin de l’année. Deux jours de grève ont récemment exprimé cette inquiétude et terni le 70e anniversaire.

Journaux, suppléments, télévision: L’Equipe cherche à devenir une marque et à diversifier la source de ses revenus, à l’instar des grands clubs de football. Le groupe mise sur le développement de l’E-sport et vient d’annoncer l’ouverture de «L’Equipe Store», une plate-forme de vente en ligne d’articles de sport.

Moins spectaculaire, le titre opère en douceur un basculement progressif vers le numérique. Géant assoupi, L’Equipe se fait régulièrement titiller par des nouveaux venus plus jeunes, plus inventifs, Le Sport dans les années 80 ou So Foot depuis dix ans. Aujourd’hui, sa vraie concurrence est sur internet, où l’on peut visionner les buts, les actions, les déclarations, les polémiques, quasi en temps réel et le plus souvent gratuitement.

Le nouveau directeur général Cyril Linette, venu de Canal +, a promu à la tête de l’édition papier des gens du site internet. Longtemps déconsidérés à l’interne, ceux-ci savourent leur revanche. Le nouveau boss invite la rédaction à «faire sa révolution culturelle», à sortir «le journal du jour et pas celui de la veille». Malgré d’excellentes conditions de travail, bien supérieures à la moyenne nationale, certains vivent mal cette mutation. On leur demande désormais «un portrait en 2000 signes», moins de texte et plus de visuel. Les journalistes vedette ne sont plus ceux qui ont des idées mais ceux qui ont un contact direct avec les stars du football, comme Pierre Menès. Ceux qui ont enquêté avec un peu trop de zèle sur les affaires de dopage dans le cyclisme, comme Pierre Ballester et Damien Ressiot, ont fini par gêner les intérêts supérieurs du groupe. Ils ont été poussés dehors ou se sont lassés d’eux-mêmes. De même, le traitement du dossier Platini a été retiré à certains journalistes trop sévères avec la légende du football français.

Globalement, et même si certaines rubriques (comme le tennis) conservent toute leur acuité, L’Equipe a perdu de sa force éditoriale. Le point de rupture remonte au 13 juillet 1998, qui est paradoxalement la plus grosse vente du titre. Ce jour-là, 1,6 million de lecteurs savourent la victoire de la France en finale de la Coupe du monde et la défaite de L’Equipe. Jusqu’au bout, le journal a fait campagne contre le sélectionneur Aimé Jacquet. La blessure sera très profonde. Les successeurs de Jacquet profiteront longtemps de ce traumatisme et jouiront d’une impunité totale. Ce n’est qu’avec le fiasco de la Coupe du Monde 2010 et la célèbre Une reproduisant les propos insultants de Nicolas Anelka au sélectionneur Raymond Domenech que L’Equipe retrouvera sa liberté de ton vis-à-vis des Bleus.

Signe des temps, le quotidien est désormais critiqué pour ses contorsions commerciales. Comme en février 2013 lorsque l’on découvre sa double lecture du Clasico OM-PSG: «L’OM méritait mieux» dans l’édition marseillaise, «Paris met l’OM à genoux» en région parisienne. Les raisons changent mais L’Equipe reste ce journal que l’on aime détester. Et dont on ne saurait se passer.