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Le géopolitologue français Pascal Boniface. Paris, 14 janvier 2009.
© Manuel Cohen

International

L'équipe de France, «une équipe «africaine»? Non. Une source d’inspiration»

Auteur de plusieurs livres sur la géopolitique du football, Pascal Boniface voit dans l’équipe de France victorieuse au Mondial la preuve d’une mutation positive. Un miroir de l’histoire coloniale, et de la capacité du pays à la dépasser

Dans ses livres L’empire foot (Ed. Armand Colin) et Planète football (Ed. Steinkis), Pascal Boniface décrypte l’impact social, politique et diplomatique du football mondialisé. Présent au stade Loujniki de Moscou dimanche pour la finale, le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface, n’est pas surpris des commentaires sur l’équipe de France «africaine» victorieuse au Mondial. Une réalité issue de l’histoire coloniale, que tous les pays d’Europe sont loin de partager et que l’extrême droite ne digère toujours pas. 

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Le Temps: Ainsi donc, l’équipe de Mbappé, Loris et Pogba ne serait pas française, mais «africaine»… Ce genre de remarques vous choque?

Pascal Boniface: Il fallait s’y attendre. Le débat sur la présence de joueurs noirs au sein de l’équipe de France est assez ancien. Le tournant a eu lieu dans les 1970-1980, lorsqu’on est passé d’une ou deux individualités – comme le défenseur central Marius Trésor – à un bon tiers, voire la moitié de l’équipe d’origine africaine comme c’est le cas pour le onze victorieux de Moscou.

D’où viennent les critiques et les remarques acerbes? D’abord de la presse sportive italienne, toujours aussi imperméable à l’idée d’une équipe multiculturelle. Ensuite des médias des anciens pays communistes. Je me souviens d’un match joué en mars 2007 à Kaunas, en Lituanie. L’équipe de France y avait été accueillie par des supporters lituaniens criant «Bienvenue en Afrique», ce qui avait entraîné des sanctions de l’UEFA.

Souvenez-vous aussi des remarques faites, en 1998, par le leader du Front national, Jean-Marie Le Pen. Ce dernier avait alors jugé «artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser équipe de France», estimant qu'«on pourrait les appeler autre chose».

Cette équipe «Blanc-Black» est une spécificité française?

Non. Depuis que Gerhard Schröder a introduit, en 1999, le droit du sol dans le Code de la nationalité en Allemagne, la Mannschaft s’est aussi ouverte aux joueurs issus de l’immigration. On a bien vu que le métissage était aussi de rigueur, lors de ce Mondial, pour l’Angleterre, la Belgique, le Portugal et… la Suisse, avec ces joueurs originaires du Kosovo. Les joueurs issus du Surinam ont aussi fait le bonheur des Pays-Bas.

Cette équipe de France «africaine» est celle d’un pays qui a eu un empire colonial sur le continent africain, et qui a gardé des liens étroits avec les ex-pays colonisés. Elle est le reflet d’une histoire avant d’être aujourd’hui le miroir des banlieues et des cités, comme on l’a beaucoup écrit.

L’Italie, terre d’émigration devenue terre d’immigration, n’a pas du tout vécu cela. Le seul pays africain qu'elle occupa était l’Ethiopie. Idem pour l’Espagne, présente en Afrique dans le Sahara occidental. Le racisme sportif y reste donc beaucoup plus répandu. En Italie, Mario Balotelli s’est fait plusieurs fois traiter de singe sous le maillot national. Sans parler des refrains racistes en Europe centrale, où les opinions publiques sont chauffées à blanc sur la question des migrants.

Pour la France, ce métissage footballistique est une chance?

Pour toute une partie du pays, à savoir celle issue de l’immigration, c’est un formidable motif de fierté. Je pense évidemment à ces villes de banlieue dont plusieurs joueurs sont originaires, et qui sont d’ordinaire méprisées, considérées comme des problèmes ou des abcès. Pour les jeunes de ces cités, voir les visages de leurs anciens copains de stade Kylian Mbappé ou Samuel Umtiti projetés sur l’Arc de triomphe, c’est une sacrée raison de retrouver confiance. C’est aussi la magie unique du foot. On s’identifie à une équipe, à une nation. C’est une source d’inspiration, et c’est très bien comme ça. C’est quand même très différent d’un pilote de formule 1 originaire des beaux quartiers.

«Blanc-Black» plutôt que «Black-Blanc-Beur»: n’est-ce pas la grande différence avec l’équipe championne du monde en 1998? Pourquoi les «beurs» ont-ils disparu? On a aussi noté qu’en entrant ou en sortant du stade, plusieurs joueurs noirs font le signe de croix…

L’équipe de 1998 n’était pas «Black-Blanc-Beur». Le seul beur était Zinédine Zidane! Les joueurs d’origine africaine étaient bien plus nombreux. J’ai même retrouvé une autre statistique: en 2002, l’équipe de France brièvement entraînée par Jacques Santini comptait neuf joueurs «africains» sur onze! Donc l’appellation «Blanc-Black» correspond bien plus à la réalité.

Sur la démonstration des signes religieux, vous avez raison: elle est devenue plus visible. Mais tout, dans le football, est devenu plus démonstratif, à commencer par la célébration des buts! L’équipe victorieuse à Moscou compte plusieurs musulmans: Paul Pogba, Adil Rami, N’Golo Kanté. On n’est donc pas face à une équipe chrétienne évangéliste, comme certains voudraient l’affirmer. Sur ce plan, l’équipe brésilienne est bien plus «typée».

Sauf que Karim Benzema n’a pas été sélectionné. Et que ses fans crient à la discrimination ethnique, voire religieuse.

Si Benzema avait joué en Russie, tous ses faits et gestes auraient à coup sûr été épiés. Mais ceux qui attribuent la non-sélection de Benzema à du racisme ont complètement tort. Didier Deschamps ne l’a pas retenu pour une question d’équilibre du groupe. Tout comme Aimé Jacquet avait, en 1996, renoncé à sélectionner Eric Cantona, qui n’est pas musulman. 

Marine Le Pen a chaudement félicité l’équipe de France, sans la moindre référence aux origines des joueurs. L’extrême droite française ne joue plus la carte raciale?

Une partie de l’extrême droite, sa frange la plus identitaire, fulmine en cachette. Logique. En plus de ne pas lui plaire, cette équipe multiculturelle est une très mauvaise nouvelle politique tant elle démontre la capacité de la France à dépasser ses clivages. L’équipe «africaine» est le reflet d’une France rejetée par ces électeurs-là, même lorsqu’elle gagne.


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