Football

L’équipe de Suisse a brisé la routine

La victoire contre le Portugal champion d’Europe s’inscrit moins dans la continuité de l’Euro qu’elle n’augure d’une nouvelle ère, avec un Vladimir Petkovic enfin estimé

«Schweiz: zwei! Portugal: null!» Le Parc Saint-Jacques a rugi lorsque le speaker l’a sollicité pour annoncer le score, mardi soir, après le deuxième et dernier but de la soirée. Et au coup de sifflet final, il a explosé de joie. La Nati venait de battre les champions d’Europe sacrés deux mois plus tôt à peine. Un succès de prestige. Un match pour l’histoire. Mais surtout, aux yeux d’un public bien suisse convaincu que le travail paie toujours, la continuité des efforts entrepris avant et pendant l’Euro. La suite logique. Il y avait tout pour le croire: le même sélectionneur, les mêmes hommes sur le terrain, le même discours conquérant.

Mais beaucoup de choses ont changé mardi sur la pelouse bâloise. A commencer par un constat tout simple: elle avait le ballon et mille peines à conclure à l’Euro; elle a subi et fait mouche contre le Portugal. Avec le début des qualifications pour le Mondial 2018 en Russie, l’équipe de Suisse n’écrit pas le chapitre suivant d’une même histoire, elle entame une nouvelle saga.

  • Une nouvelle ère Petkovic

En premier lieu, la victoire contre le Portugal est l’exploit dont Vladimir Petkovic avait besoin. Le sélectionneur porte, depuis son arrivée en 2014, le costume du mal-aimé. Parce que tout le monde sait qu’il était le troisième choix au départ (après Lucien Favre et Marcel Koller); parce qu’il arrivait après le sélectionneur-vedette «Gottmar» Hitzfeld; parce que son discours volontariste n’a pas toujours cadré avec ce que le public voyait sur le terrain.

Vladimir Petkovic prône le jeu, la prise de risque, les latéraux qui se projettent vers l’avant dès la récupération du ballon. Il colporte aussi depuis le début la conviction que son équipe peut battre tout le monde. Tout pour séduire la foule sur le papier. Sauf que sur le terrain sa Nati n’a pas toujours aussi bien joué que ça et, surtout, elle ne gagnait que contre les adversaires qu’elle devait battre.

Son bilan le place parmi les meilleurs sélectionneurs de l’histoire avec 50% de victoires en 24 matches jusqu’ici; (légèrement) mieux qu’Hitzfeld (49,2%) et Köbi Kuhn (43,8%). Mais contre les grandes nations, il n’avait jusqu’à mardi signé aucun résultat significatif. Battre le Portugal par deux buts d’écart sonne comme le «je vous l’avais bien dit» du Tessinois. Le Portugal de Petkovic, c’est l’Espagne d’Hitzfeld (1-0 au Mondial 2014), c’est la Roumanie d’Hodgson (4-1 à la World Cup 1994).

  • Un début de campagne idéal

Passée l’émotion, ce que la victoire contre le Portugal a de plus intéressant n’est pas le prestige d’avoir «tapé» les champions d’Europe, mais la position de force qui découle d’avoir breaké le favori du groupe B des éliminatoires dès le premier jeu. L’équipe de Suisse n’est pas coutumière de la manœuvre. Dans ses récentes campagnes, elle n’a guère réussi son entrée en matière qu’en 2012 (victoires contre la Slovénie puis l’Albanie). En 2008, elle faisait match nul contre Israël avant de perdre contre le Luxembourg. En 2010 et en 2014, elle s’inclinait contre l’Angleterre puis contre un outsider (le Monténégro, la Slovénie).

Alors elle se retrouvait dos au mur, dans une situation de tension, d’urgence. Cette fois-ci, elle pointe en tête du classement. A égalité de points avec la Lettonie, qui a chichement battu Andorre (1-0), mais surtout devant ses deux concurrents sérieux à la qualification, le Portugal et, intercalée, la Hongrie (qui a concédé le nul contre les Iles Féroé). Si, début octobre prochain, elle va s’imposer à Budapest, la Nati sera sur orbite comme elle l’a rarement été.

  • Le retour du réalisme

En 2016, la Nati n’était parvenue à marquer deux buts en un match qu’une seule fois, contre la modeste Moldavie. Sinon? Elle était restée muette par-ci, avait marqué une fois par-là. A l’Euro, malgré pléthore d’occasions, elle a plafonné à trois buts en quatre parties. Rien de tel mardi contre le Portugal, avec le pur opportunisme de Breel Embolo pour le 1-0 et le sang-froid admirable d’Admir Mehmedi pour doubler la mise.

«On aurait pu mettre le troisième», lâchait Johan Djourou à la fin de la rencontre. Saine exigence, mais pour le coup, la Nati a déjà fait preuve d’un réalisme qu’on ne lui connaissait plus. Et quand elle concrétise ses opportunités ainsi, Haris Seferovic n’est plus l’avant-centre incapable de finir le boulot, mais un joueur qui touche bien le ballon, va au charbon, gagne des duels, bref, un fantassin aux avant-postes utile aux autres. Qu’importe qu’il ne score pas lui-même s’il ouvre des espaces ou donne en retrait le ballon parfait, comme il l’a fait contre le Portugal pour Mehmedi.

  • Naissance (internationale) d’Embolo

Breel Embolo occupe une place à part dans les cœurs. Des supporters, qui lui ont dédié un chant personnalisé à l’Euro. Des professionnels, qui l’ont nommé joueur de l’année (dernière) en Super League alors qu’il n’avait que 18 ans. Le gamin a tout: le talent balle au pied, l’attitude, les deux langues. Une vraie star en puissance, comme si, petite balle jaune ou ballon rond, les meilleurs ambassadeurs du sport en Suisse ne pouvaient éclore qu’à Bâle.

Mais jusqu’ici, en équipe de Suisse, Breel Embolo avait montré quelques limites. Loin de ses repères rhénans, il n’était pas capable d’exercer une réelle influence sur le jeu de la Nati. A l’Euro, ses apparitions sont restées discrètes. Et voilà que contre le Portugal, il remplace Shaqiri dans le rôle qu’on lui rêve: un animateur feu follet, dégagé des contraintes tactiques, capable d’accélérer la manœuvre en un dribble ou une passe. Comme si Vladimir Petkovic avait laissé le cadet de la bande s’amuser sur le terrain. «Le coach ne dit pas à un jouer de 19 ans qui affronte l’équipe championne d’Europe qu’il a carte blanche, nous répondait-il. J’ai juste essayé de prendre des risques, de faire ce que je sais faire.»

Cet été, Embolo a quitté le FC Bâle pour Schalke 04. S’y imposer ne sera pas une mince affaire. Mais le jeune attaquant tire déjà le bénéfice d’être sorti de sa zone de confort. A peine majeur, il était déjà un hyper-joueur en Super League. Il doit désormais chercher comment passer un nouveau cap et semble trouver des pistes. Exactement comme l’équipe de Suisse.

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