Mondial 2018  

Pour l’équipe de Suisse, la nécessaire remise en question

Entre l'élimination mortifiante concédée, en Russie, contre la Suède et le début d'une nouvelle campagne, joueurs, staff et responsables doivent prendre le temps de l'autocritique pour que la Nati, jeune et prometteuse, ne se sclérose pas

Il y a des réveils plus difficiles que d’autres. Comme celui, mercredi matin à Togliatti, à 80 kilomètres de la Samara Arena où ils auraient pu disputer un quart de finale de Coupe du monde, des joueurs de l’équipe de Suisse de football. Consciemment durant un voyage nocturne entre Saint-Pétersbourg et un «Lada-Resort» qu’ils ont retrouvé pour mieux le quitter, inconsciemment durant leur sommeil, ils ont eu tout le désagréable loisir de refaire le match. De repenser à cette Suède arc-boutée sur ses bases arrière. De se demander ce qu’ils auraient pu faire pour que cela se passe autrement. Pour que leur aventure en Russie ne se termine pas si abruptement.

Il y a des réveils plus difficiles que d’autres. Vladimir Petkovic avait inoculé à ses joueurs un sérum d’ambition, et tout un pays s’était mis à croire avec eux que, cette année, un exploit était possible. Plus que possible: attendu. Programmé. C’était l’heure, et la Nati a manqué le rendez-vous qu’elle s’était elle-même fixé.

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Bientôt repartira-t-elle pour de nouvelles aventures. La Ligue des Nations sortie de l’imagination des architectes ès compétitions de l’UEFA l’accaparera dès le mois de septembre, puis il y aura les qualifications pour l’Euro 2020, dès mars 2019. Avant ces échéances, l’équipe nationale ne peut faire l’économie de l’autocritique. L’élimination en huitièmes de finale de l’Euro 2016 pouvait être vue comme une étape sur un long chemin. Celle de la Coupe du monde 2018 est différente, parce qu’elle coïncidait avec le climax d’une génération. Il ne s’agit donc plus seulement de «continuer à travailler» mais de se «remettre en questions».

  • La question Vladimir Petkovic

Vladimir Petkovic est-il toujours l’homme de la situation? Conformément à ses habitudes, l’Association suisse de football s’était prémunie de devoir trancher dans la foulée de la Coupe du monde en offrant dès l’été 2017 un contrat courant jusqu’au 31 décembre 2019 (soit jusqu’à la fin des éliminatoires de l’Euro 2020) à son sélectionneur de 54 ans. Le «Mister» n’échappera pourtant pas à l’analyse détaillée de son bilan. Mais il en sortira conforté dans son rôle.

Il y a les résultats. Sous ses ordres, l’équipe de Suisse a remporté 60% de ses matchs, c’est mieux que tous ses prédécesseurs. Il l’a qualifiée pour les deux tournois majeurs qui ont eu lieu depuis son entrée en fonction après le Mondial 2014, et il l’y a hissée deux fois en huitièmes de finale. En Russie, cela semble minimal mais au regard de l’histoire de la Nati, même récente, la performance est remarquable.

Il y a surtout le reste. Vladimir Petkovic a su construire son groupe comme une petite famille, qui vit bien, sereinement, et travaille dans le bon sens selon tous ses membres. Il ne se trouve personne pour dire, même anonymement, que la bonne entente n’est qu’une façade. Fort de ses qualités humaines unanimement reconnues, le sélectionneur sait gérer ses hommes sans être ni trop pote ni trop patron. Rien n’indique que son autorité naturelle tend à s’éroder et que son message ne passe plus. La défaite contre la Suède n’affaiblit pas sa position.

  • La question de la concurrence

Vladimir Petkovic a balisé le chemin vers l’Euro 2016 puis vers la Coupe du monde 2018 en accordant une confiance pratiquement inaltérable à ceux qu’il considérait comme ses cadres. Certains d’entre eux commencent à prendre de l’âge. Le capitaine Stephan Lichtsteiner a 34 ans. Le chef de meute Valon Behrami 33 ans. Le faux meneur de jeu Blerim Dzemaili 32 ans. Faut-il repartir pour un tour en les confirmant dans leur statut de titulaire indiscutable? Question piège. Bien sûr, l’expérience a ses vertus, mais la fraîcheur de la jeunesse aussi. Et à graver dans le marbre un «onze», le risque existe d’entraver l’éclosion d’une nouvelle génération.

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Pour «succéder» au capitaine Lichtsteiner, qui n’entend a priori pas mettre un terme à sa carrière internationale à l’heure de son nouveau défi à Arsenal, les solutions existeraient. Contre la Suède, Michael Lang n’a pas marqué de points, mais il postulera à une place de titulaire en équipe nationale avec d’autant plus d’insistance qu’il jouera la saison prochaine en Bundesliga. Derrière lui, le jeune Kevin Mbabu (23 ans, Young Boys) s’affirme aussi comme un futur international en puissance. A mi-terrain, Valon Behrami et Blerim Dzemaili pourront à terme être remplacés par des Denis Zakaria, Djibril Sow, Edimilson Fernandes. Reste à gérer le délicat timing de la manœuvre. 

A quelques mois de l’Euro 2016, Vladimir Petkovic avait réussi l’exercice sans heurts en poussant à la retraite internationale le capitaine du moment Gökhan Inler afin que son aura déclinante ne perturbe pas un groupe en reconstruction. Peut-être devra-t-il prochainement refaire usage de son tact en la matière.

  • La question de l’attaquant

Haris Seferovic essuie depuis des années énormément de critiques quant à son rendement à la pointe de l’attaque de l’équipe nationale. Observateurs et supporters auront fini de comprendre lors de la Coupe du monde 2018, et avec les titularisations pas plus convaincantes de Mario Gavranovic et Josip Drmic, que l’attaquant de 26 ans, toujours honnête dans l’effort à défaut d’être décisif, n’est pas le problème. Le problème, c’est que le football suisse ne compte à l’heure actuelle aucun attaquant de classe internationale. C’est aussi simple que ça.

Au lendemain de l’Euro 2016, le directeur technique de l’ASF, Laurent Prince, relevait dans une interview accordée au Temps la nécessité de «former des spécialistes», soit en l’occurrence des attaquants qui soient vraiment des attaquants et pas de bons joueurs de football alignés en pointe. Des hommes qui créent des occasions de but. Qui en marquent. Ce processus a sans doute été intégré dans les structures de formation nationale, mais il n’a pas encore porté ses fruits au plus haut niveau.

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Alors, quel attaquant pour l’équipe de Suisse à l’avenir? La question sera sans réponse jusqu’à ce qu’une individualité émerge. Impossible d’exclure qu’un Josip Drmic trouve enfin une régularité s’il parvient à éviter les blessures. Il est plus difficile d’imaginer que Haris Seferovic retrouve la flamme qui avait fait de lui le meilleur buteur de la Coupe du monde des moins de 17 ans, remportée en 2009 par la Suisse. Quant à Mario Gavranovic, il aura bientôt 29 ans et à moins de s’imposer dans un championnat plus concurrentiel que celui de Croatie, il ne s’installera pas durablement à la pointe de la Nati. L’avenir est sans doute ailleurs. Il faut par exemple suivre avec attention Dimitri Oberlin (20 ans) et Albian Ajeti (21 ans) du côté du FC Bâle.

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