«C'est un rêve d'enfant, quelque chose de fabuleux», sourit le défenseur d'Arsenal Johan Djourou. Plus grave, le sélectionneur helvétique Köbi Kuhn évoque «un grand honneur». Dans une carrière de footballeur, affronter le Brésil constitue un Himalaya jouissif. L'équipe de Suisse a la chance de s'y frotter, ce soir (20h30) à Bâle, pour la première fois depuis 1989 (lire encadré). Et personne n'aura le mauvais goût de bouder le plaisir de pouvoir se mesurer à Ronaldinho, Kaka et leurs glorieux consorts. Il n'empêche: l'automne poussif de la Nati, miné par une légère dépression post-Mondial, confère à la rencontre une dimension moins guillerette. Sans âme et sans idée le mois dernier en Autriche (défaite 1-2), la Suisse suscite quelques interrogations. Disputé dans un Parc Saint-Jacques comble (38929 spectateurs), le match de ce mercredi doit esquisser des réponses.

• La Suisse s'est-elle vue trop belle après le Mondial?

La Nati a vécu son aventure allemande comme une formidable réussite. Un tremplin censé la propulser vers le succès lors de l'Euro 2008. Oui mais. Les émotions d'une qualification arrachée dans la douleur à l'automne 2005, ainsi que l'engouement populaire sans précédent qui s'en est suivi, ont un peu faussé la donne. Classée 13e dans la hiérarchie mondiale à la sortie de l'été, la Suisse s'est peut-être vue plus belle qu'elle ne l'est en réalité. «Lorsque tout le monde n'est pas prêt à donner le maximum, nous redevenons une équipe moyenne», convient Köbi Kuhn, trop lucide pour ignorer la baisse de régime que connaissent ses ouailles. Le défenseur Ludovic Magnin n'esquive pas les faits: «Le groupe a subi un contrecoup après la Coupe du monde, c'est humain», plaide-t-il. «En Autriche, nous avons disputé notre plus mauvais match sous l'ère de Köbi Kuhn. L'esprit et la solidarité qui avaient fait notre force jusqu'ici n'étaient pas là. Il ne faudra pas oublier cette leçon.»

Il ne s'agit pas, non plus, d'effacer tout ce qui a été bâti jusqu'ici. Cette Suisse jeune et ambitieuse a de la valeur. Mais comme celle-ci repose davantage sur des vertus collectives que sur un génie naturel, l'ensemble s'étiole à la moindre défaillance. «Cela fait parfois du bien de revenir les pieds sur terre», conclut Köbi Kuhn, qui a tenu séance avec ses joueurs, une heure durant mardi matin, histoire de les replacer face à leurs responsabilités. «Nous devons tourner la page Mondial afin de nous projeter vers cet Euro.»

• Une équipe de remplaçants peut-elle être performante?

L'exode massif du footballeur helvétique vers l'étranger est extrêmement profitable à l'équipe nationale. Corollaire moins rose: au sein d'effectifs pléthoriques, les «p'tits Suisses» peinent parfois à s'arroger un statut de titulaire. Et sur le banc des remplaçants, on perd vite le rythme de la compétition.

«Je viens d'avoir deux week-ends de libres, alors je profite de la famille», positive Johann Vogel, peu en grâce aux yeux du coach du Bétis Séville. «Dans ces moments difficiles, le plus important, c'est de ne pas paniquer. Entre joueurs, on en rigole plus qu'on en pleure. Mais si cette situation dure, il faudra trouver une solution.» Autrement dit: changer d'adresse durant la trêve hivernale ou en juin prochain. Le capitaine n'est pas un cas isolé. Gygax (Lille), Magnin et Streller (VfB Stuttgart) ne jouent pas, ou très peu. Idem pour Philippe Senderos (Arsenal) et Patrick Müller (Lyon), frappés par des blessures. Condamné à faire banquette depuis deux semaines à West Bromwich Albion, le gardien Pascal Zuberbühler complète un tableau que Köbi Kuhn adoucit. «Je m'attache plus au potentiel du joueur qu'à son statut de titulaire en club lorsque je fais mes choix», avoue le Zurichois.

Le boss n'est pourtant pas fou: «Notre condition physique ne serait pas suffisante aujourd'hui pour tenir la distance sur six matches.» Six matches? Le prix d'une victoire à l'Euro. Autant dire qu'il y a du pain sur la planche. S'inspirant des méthodes allemandes en vue du dernier Mondial, le staff médical suisse a mis sur pied le suivi individuel de chaque international afin d'optimiser sa forme. «Un Euro à domicile, ça n'arrive qu'une fois dans la vie», rappelle Köbi Kuhn.

• Le discours de Köbi Kuhn est-il toujours entendu?

Humilité, charisme, résultats. Le sélectionneur n'a aucun souci en matière de popularité. Aux yeux du public comme auprès de ses joueurs, le «Köbi national» ne se discute pas. Mais son message semble moins suivi dans le calme actuel que durant la période d'euphorie automne 2005 - été 2006. «Ce ne sont pas des rencontres amicales», dit le coach depuis la reprise du 16août à Vaduz. «Tout joueur préfère les matches qui comptent», rétorque Ludovic Magnin. «L'Euro commence contre le Brésil», assène Kuhn. «Juin 2008, on y pense mais c'est encore loin», répondent les troupes en chœur.

Le sélectionneur avait par ailleurs promis d'actionner les leviers de la concurrence afin de stimuler les volontés. Aujourd'hui, alors qu'il a volontairement convoqué un cadre élargi de vingt-sept éléments pour le clou brésilien de l'année, il se rend à l'évidence: «Au contraire de mon homologue Dunga, je n'ai pas un immense réservoir. Si vous voyez une vingtaine de joueurs capables de jouer pour la Suisse, montrez-les moi et je change l'équipe tout de suite...»

Le gala de Saint-Jacques tombe à pic pour un groupe en quête d'un nouvel élan. Ludovic Magnin le pense aussi: «Nous aurons la chance de porter le maillot rouge à croix blanche devant le Brésil et l'Allemagne (ndlr: le 7 février à Düsseldorf). Ces deux rendez-vous doivent nous remettre sur le droit chemin. A nous de ne pas déraper.»