Circulez, y’a rien à lire! Sur le site, l’un des plus fréquentés de l’internet francophone, les nouvelles sportives tombent sur le fil comme d’un compte-gouttes. Dans les kiosques, le journal papier est absent. Depuis une semaine, L’Equipe ne paraît plus. Une sensation étrange pour ses lecteurs qui, depuis bientôt 75 ans, et 364 jours par an depuis 1998 (seul le 1er Mai est chômé) se sont habitués à commencer chaque journée par la lecture du «quotidien du sport».

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Depuis une semaine, chaque jour à 16h, le personnel reconduit un mouvement de grève d’une ampleur inédite. Justifiant une perte de 4 millions d’euros en 2020 (alors qu’elle en avait planifié 16), la direction veut imposer deux plans sociaux, l’un pour les salariés de la SAS L’Equipe (qui comprend le quotidien, le magazine, le site, France Football et Vélo Magazine), l’autre pour les employés du supplément Sport&Style. Au total: la suppression de 40 à 50 postes (sur 330), l’arrêt de Sport&Style, le passage à un rythme mensuel de France Football. La chaîne L’Equipe n’est pas touchée par ces mesures et continue ses programmes.

«Depuis 2012, il s’agit des 7e et 8e réorganisations, dont quatre plans sociaux», commente le journaliste José Barroso, grand reporter à la rubrique football et élu CSE (représentant du personnel). Cette fois, il y voit le risque «que le journal devienne un low cost», alors que la direction ambitionne de conquérir 300 000 abonnés numériques, tout en souhaitant abandonner la couverture de certains «petits sports» et des clubs ou ligues secondaires.

Bons et mauvais exemples

Des injonctions contradictoires d’un management dépourvu de vision et de sensibilité journalistique, déplore le personnel. «En 2019, le pôle média du groupe a dégagé plus de 5 millions d’euros de bénéfices nets. C’était certes une année faste mais le groupe a les moyens de supporter la crise actuelle», estime José Barroso, qui souligne que le personnel «demande simplement la suspension de la procédure. Mais la direction continue d’appliquer son plan, qui anticipe le déclin de la presse papier».

Il y a longtemps que la presse sportive est en difficulté. En Suisse, La Semaine sportive et Sport ont espacé leurs publications avant de cesser de paraître, respectivement en 1987 et 1999. En Amérique latine, le prestigieux hebdomadaire argentin El Gráfico est devenu mensuel en 2002 et a disparu en janvier 2018. En Amérique du Nord, Sport Illustrated, une véritable institution, est devenu un bimensuel en 2018 puis mensuel depuis 2020.

La rédaction de L’Equipe connaît bien sûr ces exemples. Mais elle sait aussi les réussites de quotidiens comme Le Monde ou Le Figaro, qui ont réussi leur transition numérique en faisant le pari de la qualité. En juin 2020, à l’occasion des 20 ans du site lequipe.fr, le ton était triomphant: 3 millions de visiteurs uniques par jour, 288 000 abonnés numériques payants, 13 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux, 40 millions de vidéos vues par mois. Derrière ces chiffres, une difficulté chronique à monétiser l’audience.

Le jeune public est habitué au gratuit, ou met en balance l’abonnement au journal avec ceux, croissants, des chaînes qui diffusent les compétitions. Le double communautarisme des réseaux sociaux et du supportérisme lui fait souvent, à la moindre critique, envisager un média généraliste comme un ennemi forcément partial.

Un regard biaisé

Vendredi, les journalistes de L’Equipe publiaient sur Twitter une liste de 180 personnalités du sport ayant apporté leur soutien. Parmi les plus illustres: Hinault, Platini, Merckx, Noah, Parker, Pérec, Wenger. Mais la sous-représentation de la jeune génération était flagrante dans cette liste.

Alors qu’il n’y a pas de quotidien sportif en Angleterre et en Allemagne, qu’il y en a au moins trois en Italie (La Gazzetta dello Sport, Il Corriere dello Sport, Tuttosport), Espagne (As, Marca, Mundo Deportivo) et Portugal (A Bola, O Jogo, Record), L’Equipe est seule. Ce monopole, férocement gardé par le groupe Amaury lorsque survinrent les concurrences éphémères des quotidiens Le Sport (1987 à 1988) et Le 10 Sport (2008 à 2009), est à double tranchant.

Le titre est perçu comme un service public, ce qu’il n’est pas. Trop foot pour les uns, pas assez spécialisé pour les autres, il déçoit plus souvent qu’il ne le mériterait. L’Equipe a peut-être besoin d’un plan social, mais surtout d’une vraie réflexion sur ce que doit être le quotidien du sport en 2021.