Football

Pourquoi l'erreur d'arbitrage est bonne pour le football

La FIFA et l’International Board autorisent l'arbitrage vidéo à titre expérimental. Une mauvaise idée, selon l’ethnologue Christian Bromberger

L’ethnologue Christian Bromberger s’est toujours intéressé, à la fois comme individu et comme universitaire, au football, qu’il nomme «la bagatelle la plus sérieuse du monde». Ce Méridional a étudié la passion partisane à Naples et à Téhéran, a radiographié la composition et la répartition du public du Stade Vélodrome de Marseille, et a même réalisé un Temps Présent sur le FC Sion. Selon lui, si le football passionne tant de gens, c’est parce qu’il offre «un monde discutable, et donc vivable». Il nous a semblé opportun de le rencontrer à Aix-en-Provence, où il enseigne, alors que la FIFA et l’International Board réfléchissent ce week-end à l’introduction de la vidéo dans le football.

Le Temps: Qu’appelez-vous la «discutabilité» du football?

Christian Bromberger: Il y a des sports comme l’athlétisme où la rigueur du chronomètre ou du centimètre supprime toute discussion. Un match de football est tellement complexe que l’on peut discuter à l’infini des mérites des uns, des erreurs des autres, du manque de chance, de l’arbitre qui s’est trompé, de la tactique de l’entraîneur. Les décisions de l’arbitre sont sans appel alors que les fautes sont difficiles à détecter. Est-ce que le tacle est régulier? Est-ce que la main est volontaire? Est-elle collée au corps? Il y a toujours en football cette possibilité de refaire le match.

- C’est d’ailleurs le titre d’une célèbre émission de radio…

- Sauf défaite large, on peut toujours refaire le match. Mais le football est un sport où l’on marque peu de but, tout se joue sur 1-0 ou 2-1, ce qui augmente encore la «discutabilité» du jeu.

- Au rugby, les règles sont très complexes, la part de l’arbitre est déterminante, mais on ne retrouve pas cette propension à discuter.

C’est une question de fair-play propre au rugby et à l’impact de la culture anglaise, où l’autorité est respectée. C’est un esprit différent de celui des banlieues où a prospéré le football. Dans ce monde-là, on discute avec l’agent de police, on discute avec le professeur, on discute le prix de la motte de beurre. Cela fait partie des habitudes culturelles.

- Mais en quoi cette «discutabilité» est-elle nécessaire?

- Un monde discutable, c’est un monde où l’on peut vivre. Où l’on a cette possibilité de se dire: «si seulement…». Si seulement l’arbitre avait été juste, si seulement le buteur avait été en forme. La «discutabilité», c’est les poteaux carrés de Glasgow. Ah, s’ils avaient été de section circulaire et non carrée, Saint-Etienne aurait battu le Bayern Munich… Cela campe un univers vivable. Moi, je redoute un monde qui serait entièrement incontestable, où celui qui se retrouve en bas de classement du championnat ou de l’échelle sociale le serait pour des raisons indiscutables.

- Le sport tend de plus en plus vers cette situation.

- C’est ce que j’appelle le recul de l’aléatoire. La Ligue nationale française tente de réduire le nombre de relégations en deuxième division parce que l’on veut neutraliser l’aléatoire, privilégier l’entre-soi. Une invention que je trouve scandaleuse, c’est le mercato d’hiver! C’est la session de rattrapage des entraîneurs. Ils se sont trompés, ils ont fait un mauvais recrutement; qu’à cela ne tienne, on peut changer en cours de route! Ce recul de l’aléatoire fait que les matchs de football perdent de leur intérêt. Sauf coup du sort imprévisible, les dés sont jetés au début du championnat. En France, Ajaccio a 18 millions d’euros de budget, le PSG 490. Le jeu ne reprend de l’intérêt qu’une fois arrivé en quart de finale de la Ligue des Champions, lorsqu’il n’y a plus que des clubs fortunés.

- Comment rester supporter d’une équipe qui, non seulement ne gagne pas, mais n’a désormais plus aucune chance de gagner?

- La fierté locale et l’attachement demeurent, c’en est même étonnant. On reste attaché au maillot mais l’on va défendre son équipe sans illusion. Dans un mouvement paradoxal, le supporter reporte son espoir sur les petites coupes, qui deviennent une sorte de petite sœur des pauvres, et son attention vers les grandes compétitions, comme la Ligue des Champions. Du coup, se développe à travers le monde un double supporterisme. On paye son écot à sa localité, de naissance ou d’adoption, et puis on s’identifie à un grand club mondial. Cela m’avait beaucoup frappé en Iran mais c’est pareil partout. En France, vous pouvez être supporter de Guingamp et de Barcelone.

- L’acceptation de l’arbitrage vidéo accentuerait ces deux phénomènes: recul de l’aléatoire et «discutabilité» du jeu?

- Refuser la vidéo me paraît une excellente décision. Je crois qu’en conservant à l’arbitrage ses faiblesses, on préserve l’humanité du jeu. Le problème aujourd’hui avec la télévision, c’est que l’on a créé un sur-spectateur, une sorte de commissaire-enquêteur qui, avec les divers ralentis, est capable de juger le jeu tel que personne ne peut le juger sur le terrain. Si vous êtes au stade, vous voyez très mal le match. Mais la caméra ne voit pas tout. Lors d’un match Norvège-Brésil à la Coupe du monde 1998, une décision arbitrale très contestée avait été confirmée plusieurs semaines plus tard par les images d’une télévision suédoise. Le temps du match à la télévision et le temps du match sur le terrain ne sont pas les mêmes. Privilégier le temps de la télévision dépossède le football au profit du spectacle et au détriment du jeu et de sa logique elle-même.


La vidéo prête pour le terrain

Le Board est au football ce que les Neinsager sont à la démocratie directe. Les gardiens inflexibles depuis 1886 des 17 lois du jeu. Cette assemblée, qui se réunit ce week-end à Cardiff, est composée de représentants de la FIFA et des quatre fédérations britanniques (Angleterre, Ecosse, pays de Galles et Irlande du Nord). Elle pourrait faire preuve d’un modernisme inattendu lors de sa 130e réunion annuelle, en autorisant le test en grandeur nature du recours à la vidéo.

Un consensus semble en effet s’être dégagé pour dépoussiérer la discipline et surtout venir en aide aux arbitres, dans la lignée de l’extension de la «technologie sur la ligne de but» (Goal Line Technology, GLT) à toutes les grandes compétitions internationales. «Nous faisons la recommandation la plus forte possible pour que cette expérience soit approuvée», avait déclaré en janvier Jonathan Ford, directeur général du Board.

L’UEFA a décidé vendredi la mise en place de la GLT pour les finales 2016 de la Ligue des champions et de l’Europa League, juste avant son introduction à l’Euro et à toute la Ligue des champions à partir de la saison prochaine. La FIFA a déjà adopté cette technologie depuis 2012 et l’a notamment utilisée lors du Mondial 2014 au Brésil.

C’est dans ce contexte de plus en plus favorable à la technologie que se réunit le Board, avec le soutien explicite du nouveau président de la FIFA, Gianni Infantino. «Nous devons nous pencher sur ce dossier et faire des tests en conditions réelles pour voir dans quelles circonstances la vidéo peut être utilisée», a expliqué le nouveau président sur Fifa.com.

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