Le neurochirurgien Julian Bailes est l’un des premiers à avoir encouragé le médecin légiste Bennet Omalu à poursuivre ses travaux sur l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC) qui touche d’anciens joueurs de football américain. Ensemble, ils ont fondé la Concussion Legacy Foundation et ont contribué à ce que la NFL finisse par accepter leurs résultats et prenne des mesures pour limiter les risques.

Racontez-nous comment votre collaboration avec Bennet Omalu a démarré.

J’ai été le médecin des Pittsburgh Steelers pendant dix ans et j’ai connu Mike Webster, dont l’autopsie réalisée par Bennet Omalu a révélé le problème de l’ETC. Quand Mike Webster a pris sa retraite sportive, j’étais son médecin personnel. Il avait beaucoup de troubles neurologiques, psychiatriques et émotionnels. J’avais de forts soupçons que quelque chose clochait. En 2000 déjà, lors d’un colloque de neurologie, j’ai présenté, avec un collègue, les résultats d’une recherche démontrant que d’anciens footballeurs étaient atteints par des problèmes mentaux et du comportement dans une proportion beaucoup plus élevée que la moyenne. Nous soupçonnions que quelque chose se passait. Mais l’importance de la découverte de Bennet est due au fait qu’il a pu prouver la dégénérescence du cerveau à travers l’analyse de tissus. Alors même que le cerveau de Mike Webster n’avait a priori rien d’anormal. Je l’ai appelé pour lui faire part de mes recherches et lui dire que j’avais bien connu Mike Webster. Je lui ai surtout dit: «Je crois en toi.» Nous avons ensuite tous deux été critiqués, à cause de notre thèse sur le sport favori des Américains qui peut provoquer des lésions cérébrales, alors même que les joueurs étaient censés être protégés par des casques

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Pourquoi n’avez-vous pas vous-même tenté d’en savoir plus?

Avec des collègues, j’ai publié plusieurs études sur les troubles du comportement chez d’anciens joueurs professionnels de football américain. En 2005 et 2007, nous avons par exemple mis en avant qu’ils développaient un taux de troubles cognitifs cinq fois plus élevé que prévu et un taux moyen de dépression trois fois plus élevé. Mon équipe et moi poursuivions nos recherches sur des patients vivants. Bennet a été le premier à déceler le problème via une autopsie. Ce que je ne pouvais pas faire: je ne pratique pas d’autopsies.

Bennet Omalu estime que les moins de 18 ans ne devraient pas pratiquer de sports de contact. Vous n’êtes pas vraiment de cet avis…

Les vrais risques de développer une ETC concernent des personnes qui jouent ou ont joué pendant plusieurs années. Toutefois, je ne pense pas que la majorité des anciens joueurs risquent d’en être atteints. Pour les jeunes, des mesures ont été prises pour les protéger, comme l’interdiction des contacts de tête – cela remonte à 2012 – ou la suppression des kickoffs. Au final, je pense que je suis aussi plus libertaire que Bennet. La NFL a agi pour limiter les risques de lésions cérébrales, elle a fait en sorte que les footballeurs soient, dans toutes les phases de jeu, moins soumis à des risques de commotions ou de chocs à la tête. Les joueurs sont conscients des risques encourus, on ne doit pas leur interdire de jouer si c’est leur choix.

Vous avez vous-même été un joueur. Avez-vous eu des commotions cérébrales ou des chocs à la tête?

J’ai joué pendant dix ans, jusqu’à l’âge de 20 ans. J’ai été blessé au cou et j’ai dû me faire opérer, donc j’ai arrêté et je me suis alors concentré sur mes études de médecine. Quand je suis devenu neurochirurgien, j’ai eu la chance de devenir médecin d’équipe pour les Pittsburg Steelers en me spécialisant dans la médecine du sport neurologique.

Mais étiez-vous à l’époque conscient des risques?

J’ai aimé jouer, je ne regrette rien. Le sport est désormais pratiqué différemment, mais au final, le football américain reste un sport de contact. Et il existe des risques dans beaucoup de choses que nous entreprenons. Dix personnes par jour se noient aux Etats-Unis, mais personne ne demande à interdire la natation.

Vous cherchez désormais à détecter l’ETC sur des patients vivants. Où en êtes-vous?

Cela fait sept ans que nous travaillons là-dessus. Le travail d’autopsie, qui confirme les suspicions d’ETC, est très important, mais la détecter sur des personnes vivantes permettrait de les éloigner de situations à risques, que ce soit des sportifs ou des militaires, et d’envisager des thérapies.

Mais n’avez-vous pas, en novembre 2017, annoncé avoir fait un premier diagnostic sur une personne vivante quelques années plus tôt, en l’occurrence sur le joueur Fred McNeill?

Oui, nous avons publié une étude sur le premier cas d’un ancien joueur de football américain qui a eu un PET scan [tomographie par émission de positrons, ndlr] du cerveau. Ce scan a révélé des modifications qui correspondaient à une ETC. Quand il est décédé plusieurs années plus tard, une autopsie a pu confirmer qu’il en était atteint. Pour l’instant, seule une autopsie peut confirmer à 100% un cas d’ETC.