Débat

L’e-sport n’est pas un sport, dit la Suisse

Un rapport détaillé de l’Office fédéral du sport conclut que les compétitions de jeux vidéo ne constituent pas, dans leur forme actuelle, une pratique sportive. Cette prise de position, qui irrite dans le milieu, est loin d’être anecdotique

L’e-sport n’est pas un sport.

Ce n’est pas là l’opinion personnelle d’un vieux réac’ de l’effort physique, mais la conclusion d’un rapport de l’Office fédéral du sport (OFSPO) qui, constatant l’essor considérable des compétitions de jeux vidéo, a empoigné la question de manière proactive. La position de ce service de la Confédération n’a rien d’anecdotique. 

Sur le plan local, elle conditionne l’accès à des financements publics destinés à l’encouragement du sport – dont l’e-sport restera donc privé à ce stade. D’un point de vue international, elle résonne comme une voix officielle dans un débat mondialisé, et majeur, à l’heure où cette pratique en plein boom aspire à resserrer ses liens avec l’univers du sport traditionnel, jusqu’à rêver de Jeux olympiques.

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L’e-sport est reconnu comme un sport à part entière dans plus de soixante pays, dont la Chine, la Corée et les Etats-Unis. Le canton de Genève l’a aussi inscrit sur sa liste des disciplines sportives. L’Allemagne, en cinquième position des nations les plus actives sur le marché des jeux et des sports électroniques, apportera son «soutien à l’élaboration d’une perspective olympique», souligne l’accord de coalition des partis au pouvoir.

Calmer le jeu

Mais en juillet 2018, le Comité international olympique a pour sa part estimé que de trop nombreuses questions restaient en suspens pour envisager une intégration de compétitions de jeux vidéo à son programme. Le rapport de l’Office fédéral du sport s’inscrit dans la même volonté de temporiser, de ne pas se plier au rythme supersonique du développement de la pratique. Mais l’e-sport ne cesse d’évoluer, et sa position ne le sanctionne que «dans sa forme actuelle».

La Fédération suisse d’e-sport (SESF) a rapidement fait savoir qu’elle «respectait» le verdict, tout en «regrettant» que le milieu n’ait pas été consulté. Responsable de Lausanne eSports, Frédéric Boy appuie: «Qu’un tel rapport soit publié est en soi positif: cela veut dire que les autorités ne ferment pas les yeux sur le phénomène. Maintenant, j’ai la sensation que l’étude s’est arrêtée aux clichés classiques, ce qui est assez compréhensible puisque aucun spécialiste n’a été impliqué. C’est cela que je trouve dommage, plus que les conclusions.»

Définition du sport

Pour affirmer que les compétitions de jeux vidéo ne constituent pas une pratique sportive, il faut d’abord s’entendre sur ce qu’est un sport. Parmi les multiples définitions, celle de l’Association mondiale des fédérations internationales de sport (GAISF, ex-SportAccord) propose un consensus largement accepté. Un sport doit 1) inclure un élément de compétition; 2) ne pas être nuisible à la vie de créatures vivantes; 3) ne pas s’appuyer sur un élément de chance; et enfin 4) ne pas dépendre d’équipements produits par un fournisseur unique.

Dans le cas de l’e-sport, ce dernier critère est problématique dans la mesure où les jeux qui servent de support aux compétitions sont la propriété de leurs éditeurs, qui sont ainsi libres d’en faire ce qu’ils veulent. C’est l’un des «risques» liés à l’e-sport que l’OFSPO met en exergue: «Etant donné que les éditeurs ont toujours un intérêt économique, ce sont les aspects monétaires qui priment dans l’e-sport, et non les principes sur lesquels repose le sport traditionnel.»

Sédentarité et violence

Ce n’est pas le seul souci. Il y a aussi la dimension physique. Désormais, il est entendu que le succès dans les compétitions de jeux vidéo requiert une grande dextérité des doigts ainsi qu’une excellente coordination main-œil. Il est aussi établi que les champions s’entraînent de manière très intensive, comme peuvent le faire des athlètes dans les sports traditionnels.

Mais l’OFSPO s’interroge quant à l’impact de l’e-sport sur les questions de santé publique. «Les conséquences d’un entraînement de 6 à 8 heures quotidiennes devant un écran ou de compétitions se déroulant sur de nombreuses heures ne sont pas suffisamment connues», écrit-il en évoquant le risque de cyberaddiction. Puis: «Le mode de vie principalement sédentaire est renforcé par la pratique de jeux vidéo – le risque de maladie de civilisation en est accru. L’intégration de l’e-sport à l’univers sportif peut ainsi conduire à un affaiblissement de l’importance du sport en matière de prévention sanitaire.»

Une interview sur le sujet: «Le sport aura besoin de l’e-sport»

Le second reproche fondamental brandi par l’OFSPO tient au contenu des jeux sur lesquels s’affrontent les adeptes d’e-sport. «Les jeux de sport à proprement parler occupent une place secondaire, tandis que les jeux de rôle ou de combat comme League of Legends ou Counter Strike, dans lesquels il faut détruire, conquérir ou tuer virtuellement, dominent largement la scène.» Et sont selon le rapport incompatibles avec la charte éthique maison, comme avec celle de Swiss Olympic.

«Pas un frein»

La Fédération suisse d’e-sport promet une réaction détaillée sur ce point précis. «Nous ne pensons pas que la violence devrait être un critère en vue de définir l’e-sport comme un sport, mais nous tenons à souligner que la relation entre e-sport et violence mérite un traitement en profondeur, couvrant des sujets complexes comme les effets psychologiques de la violence désincarnée. De multiples études ont été conduites sur le sujet ces dernières années et elles doivent être prises en considération.»

En attendant, Frédéric Boy ne pense pas que la prise de position de l’Office fédéral du sport enrayera le développement de sa passion. «D’autres conclusions auraient pu faire figure d’accélérateur, mais celles-ci ne seront pas un frein, estime-t-il. Aujourd’hui, tous les domaines se grattent la tête pour savoir comment atteindre les jeunes générations, et ça, l’e-sport le fait – certains sauront en profiter. Il est secondaire de savoir si c’est de la culture, de la technologie ou une activité qui mérite un traitement propre.»

Mais aux yeux des autorités suisses, ce n’est en tout cas pas du sport.

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