Ils ne dérogent presque jamais au rituel. Chaque week-end, Georges Bregy et Marianne, son épouse depuis 1981, quittent tôt le matin leur maison de Thalwil, au bord du lac de Zurich, et s’en vont découvrir la Suisse par petits bouts, chaussures de trek aux pieds. «Dimanche, nous avons fait la célèbre randonnée «sept sommets et quatorze lacs» à Flumserberg (SG). Cinq heures de marche!»

C’est leur moment à eux. Même si Marianne doit bien se résoudre à partager Georges: sur les petits sentiers de montagne comme dans la rue, des inconnus abordent son mari pour échanger quelques mots. L’ancien footballeur a rangé ses crampons après l’élimination de l’équipe de Suisse à la World Cup 94, l’entraîneur a définitivement quitté le milieu professionnel lorsque le FC Zurich l’a licencié en 2003, mais l’homme reste, à 59 ans, une figure (re)connue et appréciée dans tout le pays.

Reconverti dans le domaine des assurances

Il reçoit à deux pas de la Limmat, dans les bureaux zurichois de La Bâloise. Reconverti dans le domaine des assurances depuis quatorze ans, Georges Bregy a troqué son maillot rouge à croix blanche contre un costume – qu’il porte ce jour-là sans cravate – mais pour le reste, il est fidèle à l’image gravée dans les souvenirs. La même moustache. La même coupe de cheveux. La même ligne, aussi. Il confesse le goût des bonnes choses – et revendique un talent particulier pour apprêter le risotto – mais n’exagère pas.

«Je me suis toujours promis de rester en forme», confie-t-il. En plus des longues randonnées hebdomadaires, il pratique cyclisme et tennis. A la fin de sa carrière de footballeur, il faisait peut-être un peu plus que ses 36 ans mais aujourd’hui, il ne paraît pas la soixantaine qu’il approche. Un éternel physique de père de famille tranquille, simple, bonhomme. Comme si le temps s’était arrêté le 18 juin 1994. Le jour où il a gravé son nom dans la légende du football suisse.

Eclairs de génie

Détroit, Michigan. L’équipe de Suisse participe à son premier grand tournoi depuis vingt-huit ans et affronte les Etats-Unis lors du match d’ouverture. Peu après la demi-heure de jeu, Alain Sutter est victime d’une faute à l’orée des 16 mètres. Georges Bregy, spécialiste des coups-francs, place le ballon et s’élance. Tout le monde attend une frappe enroulée au-dessus du mur, le gardien américain Tony Meola compris. «J’étais sûr qu’il allait anticiper de ce côté-là et je me suis dit que si je cherchais le deuxième poteau, ce serait goal», raconte-t-il aujourd’hui. C’est exactement ce qu’il s’est passé.

Eclair de génie au crépuscule d’une carrière. Ce 18 juin, la Suisse finit par concéder un match nul. Lors du même tournoi, elle écrase la Roumanie 4-1 au terme d’une prestation parfaite. C’est pourtant le coup-franc de Georges Bregy qui reste gravé dans l’inconscient collectif. «Quand ils me voient au restaurant, les parents sortent leur téléphone et montrent mon but à leurs enfants. C’est gratifiant de se dire qu’on a pu toucher les gens aussi profondément.» Alors, il assume sans lassitude le service après-vente de son but, comme s’il appartenait autant à ceux qui l’ont vu à la télévision qu’à lui qui l’a marqué.

L’ancien meneur de jeu tape encore dans le ballon. Une petite dizaine de matches par année, avec une équipe d’anciens internationaux. «Je suis désormais un des plus vieux du groupe, mais ça va, je ne m’en sors pas trop mal», rigole-t-il. Ces parties de gala, disputées contre des formations amatrices, constituent son dernier lien direct avec le terrain. Il officie aussi comme consultant pour la télévision alémanique, mais a quitté son équipe de vétérans et sa casquette d’entraîneur, après un dernier «coup de main» donné à Thalwil II en troisième ligue zurichoise. «Aujourd’hui, je profite de mon temps libre pour faire autre chose.»

Une prise de conscience

Son besoin d’évasion ne date pas d’hier. Joueur, il était de la dernière génération qui pouvait garder un emploi à mi-temps à côté du football. Son 50% de représentant d’une marque de sport lui offrait la soupape dont il avait besoin pour être bien dans sa tête. Aujourd’hui, les escapades dans la nature ont la même fonction dans sa vie de spécialiste en assurances. Il n’y a que lorsque le Haut-Valaisan a fait le pari de devenir entraîneur pro qu’il s’est enfermé dans un tunnel oppressant. «C’est très violent, décrit-il aujourd’hui. En six mois, on peut passer du sommet au fond du bac. La pression est terrible, permanente. Si l’on prend un jour de congé pour s’aérer l’esprit, on nous le reproche. Mais on ne peut pas toujours garder le nez dans les problèmes…»

En 2003, à Zurich, il a touché ses limites. «A mon licenciement, je n’avais plus d’énergie, j’étais vidé.» Impossible de transmettre quoi que ce soit de positif à ses joueurs dans ces conditions. Puis, une prise de conscience: «Pour retrouver un poste, j’étais condamné à attendre qu’un confrère traverse cette même épreuve. Ce n’était plus possible. La vie ne pouvait pas continuer comme ça.» Alors il a trouvé un travail, frayé une dizaine d’années dans le foot amateur, imaginé un nouveau rythme. Georges Bregy est «un homme heureux, qui a trouvé beaucoup de bonheur dans le football et qui profite d’une vie différente». Sans regret. L’esprit libre.


En dates

1958 Naissance à Rarogne, dans le Haut-Valais, le 17 janvier

1979 Débuts en Ligue nationale A avec le FC Sion

1984 Naissance de sa fille Simone. Son frère Nicolas suivra deux ans plus tard

1994 Fin de carrière de joueur après la World Cup aux Etats-Unis

2003 Après neuf ans comme entraîneur, quitte le milieu du football professionnel et se reconvertit dans le milieu des assurances

2005 Achète une maison à Thalwil, d’où il jouit d’une vue dégagée sur le lac de Zurich