Le rendez-vous avait été fixé à 12 h 15, quelques mètres après la ligne de départ, au pied de la Kawasaki No 21. Dans le carré des pilotes, l'ambiance est chaleureuse. Ces seigneurs du bitume qui ont transporté quelques-unes des plus grandes signatures du cyclisme et les plus talentueux photographes ont tous une quinzaine de Tours de France au compteur. Jacky ressemble à s'y méprendre à Jean Carmet; il m'attend pour une journée triplement historique. C'est mon premier Tour de France, c'est la première fois que je m'assieds sur une moto et, on le découvrira en fin d'étape, Mario Cipollini, le beau coureur italien de la Saeco, remporte, au terme d'un sprint superbe, l'étape la plus rapide de l'histoire du Tour de France: 194,5 km parcourus à 50,356 km/h de moyenne. Merci au vent arrière qui a soufflé tout au long du parcours!

Parti à l'avant du peloton, cette vitesse exceptionnelle est vite perceptible sur la moto. Les premières attaques fusent. A l'écoute de Radio Tour qui enjoint aux pilotes de dégager la voie, on sent que les cyclistes ne traînent pas. On le sent, mais on ne le voit pas. La règle est claire: aucun véhicule à deux ou quatre roues ne peut se laisser glisser sans autorisation spéciale entre la voiture rouge du directeur de course et la tête du peloton. Résultat: de la moto, je ne verrai aucun coureur pendant une cinquantaine de kilomètres. Mais je verrai chacun des VIP qui ont pris place dans les voitures officielles.

Kilomètre 55, visite surprise du patron du Tour, Jean-Marie Leblanc, qui, vitre baissée, m'apporte un chaleureux bonjour. Kilomètre 85, à Le Lude, nous profitons de la rencontre de mon pilote avec son frère qui habite le coin pour mettre pied à terre et saluer une dizaine d'échappés suivis à douze secondes par le peloton. Dès le passage des voitures du commissaire, du directeur de course, du médecin et des équipes, sans oublier une nuée de motos radio, TV ou photos, nous reprenons la route dans la queue de cette comète multicolore et bruyante.

Et le grand spectacle commence: fascinant cet art de remonter la colonne de véhicules, de profiter des quelques trous pour se faufiler entre voitures et motos, époustouflants et parfois inquiétants ces à-coups consécutifs aux incidents mécaniques ou crevaisons, admirable l'énergie développée par les malchanceux pour recoller à un peloton qui file souvent à près de 60 km/h, parfois en roulant quelques centimètres à peine derrière les autos pour profiter de l'aspiration, salutaire le comportement de Beat Zberg qui par trois fois a aidé son équipier de Rabobank, Robie McEwen, à remonter le fleuve des voitures. Mais il y a aussi ces images surprenantes, comme les coureurs alignés au bord de la route pour satisfaire un besoin naturel, le capharnaüm qui règne dans la zone de ravitaillement et les tics nerveux de quelques directeurs sportifs dans leurs voitures.

Un peu plus loin, avec l'accord du directeur de course, nous remontons le peloton, et de rejoindre les deux échappés du jour Gianpaolo Mondini (Cantina Tollo) et Anthony Morin (Française des Jeux) que Radio Tour annonce avec plus de six minutes d'avance. Au compteur de la moto, l'aiguille saute allègrement les 100 km/h. Les quelque trois minutes que nous mettons à parcourir les longues lignes droites de l'Indre-et-Loire pour recoller aux roues des échappés me paraissent une éternité. Comment les 175 poursuivants parviendront-ils à refaire le retard compte tenu du tempo de la course?

En attendant le final superbe où les Saeco porteront Mario Cipollini à la victoire, là-bas, tout au bout de la longue ligne droite, coiffant au poteau Erik Zabel et Stuart O'Grady, je ne me lasse pas de ce spectacle superbe du peloton qui se forme et se déforme, au fil des virages, des dénivelés de la route et surtout du tempo effréné dicté par les équipes Deutsche Telekom et Crédit Agricole, sous le vacarme des pales de l'hélicoptère de télévision. Comme je n'oublierai pas l'abnégation de ce coureur, désigné pour aller chercher du «carburant» à la voiture du directeur sportif, et revenant vaille que vaille avec deux gourdes sur le cadre du vélo, quatre dans les poches arrière et encore trois coincées derrière le col du maillot.