Il s’appelle Andreu Blanes et, d’habitude, il brille plutôt sur les courses d’orientation (7e lors des Mondiaux en 2015). Dimanche, il a pris la 27e place du semi-marathon de Valence en 1h02'40'', avant de se jeter au sol une dizaine de mètres après la ligne d’arrivée. Il y était encore, à tenter de reprendre son souffle lorsque, douze secondes plus tard, l’Ethiopienne Letesenbet Gidey coupa le ruban. On ne sait ce qui a poussé Andreu Blanes à rassembler ses dernières forces pour se redresser et l’applaudir, de son incroyable aisance apparente ou du choc du chrono: 1h02'52'', record du monde battu de 72 secondes!

L’ancien n’était pas très vieux (1h04'02'' en avril 2021), mais il semble désormais appartenir à la préhistoire. Celle d’avant les nouvelles chaussures et des courses montées pour les records, les deux éléments étant réunis à l’enseigne de NN Running Team, une écurie de course montée aux Pays-Bas par l’agent Jos Hermens, avec le soutien logistique de Nike, que Letesenbet Gidey a officiellement rejointe le 19 octobre. Valence était sa première sortie sous ses nouvelles couleurs, ainsi que son premier semi-marathon.

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Elle s’en souviendra, et le monde de l’athlétisme avec elle. L’Ethiopienne est la première femme à courir les 21,0975 km en moins de 63 minutes. Elle est même la première officiellement en moins de 64 minutes puisque le temps de 1h03'44" réalisé fin août au semi-marathon d’Antrim par sa compatriote Yalemzerf Yehualaw n’a pas été validé par World Athletics (il manquait 54 mètres dans le parcours). Letesenbet Gidey descend également sous la barre symbolique des 3 minutes au kilomètre (2'59''/km de moyenne), ce qui parlera à tous les coureurs amateurs.

Plus vite que Mirus Yfter

Les spécialistes, eux, ont depuis dimanche les yeux rivés sur les chronologies des records et les bilans chiffrés. Selon la table de cotation utilisée par World Athletics pour comparer les diverses disciplines et attribuer des points dans les épreuves combinées, les 62'52'' de Valence valent, en termes d’exploit athlétique, un 10"44 sur 100 m (le record du monde, 10''49, date de 1988), un 21''18 sur 200 m (21''34 depuis 1988), un 1'51"22 sur 800 m (1'53''28 depuis 1983). Gidey a donc fait mieux dimanche, en performance pure, que les exploits douteux des intouchables Florence Griffith-Joyner et Jarmila Kratochvilova.

Elle a même fait mieux qu’elle-même puisque, toujours selon les conversions de la table de cotation de World Athletics, son chrono vaudrait 13'39'' sur 5000 m et 28'38'' sur 10 000 m, deux distances dont elle détient les records mondiaux (en 14'06''62 et 29'01''04).

Si tout cela n’est que spéculation, une autre comparaison impressionnante est incontestable. Le temps de Ledesenbet Gidey aurait été un record du monde masculin jusqu’en 1978. Elle a en effet couru plus vite que son légendaire compatriote Mirus Yifter, champion olympique du 5000 m et du 10 000 m en 1980 à Moscou, lorsqu’il établit le record du monde du semi-marathon à 62''57 en 1977. Elle serait actuellement troisième au bilan français… masculin en 2021.

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A 23 ans, l’Ethiopienne détient désormais les records du monde du 5000 m, du 10 000 m et du semi-marathon. Elle ne compte paradoxalement aucun grand titre mondial ou olympique, faute d’un finish à la hauteur de son allure. Dans les grands championnats, les courses sont souvent très tactiques et la Néerlandaise Sifan Hassan (d’origine éthiopienne elle aussi) lui a souvent damé le pion. Hassan compte deux titres mondiaux et a réalisé le doublé 5000 m-10 000 m aux Jeux olympiques de Tokyo cet été.

Médaillée de bronze «seulement» sur le 10 000 m, Letesenbet Gidey avait ravi à Sifan Hassan le record du monde de la distance en juin sur la piste d’Hengelo (Pays-Bas), améliorant de 5''78 la référence que la Néerlandaise avait déjà réduite de plus de dix secondes deux jours plus tôt. Les deux athlètes avaient chacune bénéficié de «lièvres» en début de course puis d’un marquage lumineux au sol (un système de diodes disposées le long de la piste) pour matérialiser leur avance ou retard sur le temps à battre. A cette occasion, Gidey avait battu son record personnel de plus d’une minute. Ses premiers mots à l’arrivée? «Je pense pouvoir courir en moins de 29 minutes.»