Ceux qui ont aperçu son visage cireux creusé par l'effort et ses yeux blancs, entendu son souffle comme une plainte de son corps, la tête enfouie dans ses deux bras, ou se déplaçant seulement en prenant appui sur les épaules de son directeur sportif… tous ceux-là n'ont pas pu oublier l'état d'épuisement total dans lequel se trouvait Grzegorz Gwiazdowski après l'arrivée du Championnat de Zurich, l'an dernier. Et compris toutes les souffrances endurées par ce jeune homme pour devenir le premier coureur polonais victorieux d'une épreuve de la Coupe du monde. «Jamais vu ça!» avait du reste titré, au lendemain de son succès, l'envoyé spécial de L'Equipe. «Il va très loin dans la douleur, rapportait alors Bernard Quilfen, son directeur sportif. Après une chute au Tour de l'Avenir, il est resté à terre et m'avait fait peur: je croyais qu'il était en train de faire un arrêt cardiaque!»

C'était il y a un an, mais Gwiazdowski se souvient comme si c'était hier: «C'est la tête qui a décidé, je suis arrivé complètement mort, mais j'avais gagné, et c'était ça bien sûr le plus important. Pendant trois jours, je suis resté à la maison à dormir…»

A Zurich, une nouvelle vie s'offrait à lui. En effet, deux semaines avant le déroulement de l'épreuve, Cofidis, son employeur, lui avait annoncé qu'il ne serait pas conservé dans l'équipe. Par la suite, le coureur délaissé était devenu l'un des plus convoités du peloton international (il rejoindra la Française des Jeux), sans que l'on sache grand-chose sur lui…

Grzegorz Gwiazdowski est né il y a vingt-cinq ans à Kurzetnik, une ville située au nord du pays, à 250 km de Varsovie, dans la région de la Mazurie, où les terres agricoles sont fertilisées par de nombreux lacs. Son destin est lié à celui d'un autre polonais, Boguslaw Madejak, dit «Bob», 45 ans, soigneur dans l'équipe Cofidis, et qui s'est toujours proposé «d'aider les petits polaks qui veulent courir en France». En 1984, Madejak avait déjà effectué le trajet, non sans mal. Profitant d'un déplacement en Italie avec l'équipe nationale, il avait «volé» son propre passeport détenu par l'un de ses dirigeants et s'était enfui en France dans l'espoir d'entamer une carrière de coureur professionnel. Mais, après des débuts convaincants à l'ACBB, le grand club parisien de l'époque, c'était le drame: une rotule éclatée lors d'une chute à l'entraînement.

«On s'est parlé pour la première fois dans les douches, raconte Grzegorz. C'était en 1996 après les championnats de Pologne où Bob avait remporté la course des vétérans. Il m'a demandé: «Ça t'intéresse de venir en France?» «Pour moi, la France, c'était le grand cyclisme, les grands coureurs, et le grand argent aussi… (sic).»

Cyrille Guimard lui concocte alors ses plans d'entraînement qu'il affiche sur l'un des murs de son petit appartement comme pour mieux s'en imprégner. «Très travailleur, très sérieux, résume le technicien pourtant avare de compliments. Il mène une existence solitaire (sa fiancée qui poursuit ses études en Pologne le rejoint de temps à autre), et s'accroche pour tenir.»

Un soir, après une victoire dans une classique amateurs, on frappe à la porte de Bob. C'est Grzegorz qui vient de parcourir à vélo une quinzaine de kilomètres dans l'obscurité pour offrir le bouquet du vainqueur à l'épouse de son ami…

Début 1997, Guimard l'invite à un stage au pied des Pyrénées auquel participent les coureurs de l'équipe Cofidis. Bob l'avertit: «Surtout, ne roule pas en tête, tu vas te faire mal voir par les pros.» Le jeune homme s'exécute avant que Guimard ne le déride: «Vas-y, montre ce que tu sais faire!» Et le petit Polonais rivalise avec Tony Rominger dans la montée d'un col.

Installé sur la Côte d'Azur, il recense, aujourd'hui encore, toutes sortes d'avantages depuis sa résidence cannoise: «Les parcours sont durs, les côtes pas trop longues mais, avec du pourcentage, je roule sous le soleil (c'est important, car il souffre souvent de bronchites et de rhinites), la montagne est jolie, et après l'entraînement, glisse-t-il avec un sourire malicieux, j'aime bien aller regarder les belles filles sur la plage.»

Réaliser le doublé, dimanche, au Championnat de Zurich, lui paraît extrêmement difficile, d'autant qu'il ne semble pas disposer de sa forme de l'été 1999. Mais, après tout, sait-on jamais: dans sa langue, «Gwiazda», son diminutif, signifie, «l'étoile».