La Suisse à l’Euro (2/3)

A L’Euro 2004, l’équipe de Suisse a dû réapprendre le haut niveau

Un but marqué, deux défaites, trois expulsions. L’expédition suisse au Portugal 
n’a pas été une franche réussite. Mais elle a permis de lancer une nouvelle génération qui vivra ensuite 
trois phases finales consécutives

La Suisse à l’Euro. Jusqu’ici, l’équipe de Suisse a participé à trois championnats d’Europe, en 1996, 2004 et 2008. Durant trois jours, nous retraçons ces précédentes épopées.

Lire le premier épisode:  En 1996, la Suisse joue son premier Euro sans ses stars alémaniques


Il faisait beau, les Portugais étaient charmants, l’hôtel au bord de l’océan magnifique, le golf pas mal non plus, et franchement, s’il s’était agi de trois semaines de vacances, tout cela aurait été parfait. Mais en ce mois de juin 2004, l’équipe de Suisse de football était au Portugal pour disputer une grande compétition internationale et forcément, cela oblige à regarder la photo souvenir avec d’autres yeux.

Depuis huit ans et l’Euro 1996 en Angleterre, la Suisse ne s’était plus qualifiée pour une phase finale. Elle en avait perdu l’habitude au Portugal, une génération entière – joueurs, entraîneurs, dirigeants – découvrait le haut niveau. Il a fallu tout réapprendre, et cela s’est vu.

La jeunesse, la fraîcheur, une certaine candeur même, tout cela était revendiqué par Köbi Kuhn. Deux ans plus tôt, l’ancienne gloire du FC Zurich avait repris l’équipe nationale. Après les échecs Jorge, Fringer, Gress et Trossero, l’Association suisse de football (ASF) misait enfin sur un entraîneur du cru.

En marge des plans de carrière et des ambitions personnelles, Kuhn avait transformé son placard (l’équipe nationale des M17) en laboratoire. Une idée avait germé, puis le projet avait gentiment mûri, en même temps que ces jeunes qu’il lançait en sélections juvéniles. En M21, il avait donné leur chance à Alex Frei, Ricardo Cabanas, Ludovic Magnin.

Nous étions des entraîneurs suisses, nous voulions défendre un projet suisse. Nous avons mis l’accent sur la responsabilisation des joueurs.

A peine nommé sélectionneur, il avait aussi donné sa chance à un jeune entraîneur dont il voulait faire son adjoint. Michel Pont fut le premier surpris, mais les deux hommes étaient sur la même longueur d’onde. «Nous étions des entraîneurs suisses, nous voulions défendre un projet suisse, se souvient le Genevois. Nous avons mis l’accent sur la responsabilisation des joueurs. Ils sont responsables, donc nous leur faisons confiance. Mais ils ont aussi des responsabilités, ils doivent rendre au foot suisse ce qu’il leur a apporté.»

Un groupe difficile

L’humanisme n’est pas souvent récompensé en sport, mais la Suisse revigorée de Kuhn s’est qualifiée pour l’Euro portugais en devançant la Russie et l’Irlande, grâce à une victoire homérique à Dublin. Le tirage au sort l’a placé dans un groupe difficile avec la Croatie, mais surtout la France de Zidane et Henry et l’Angleterre de Beckham et Gerrard.

Pour composer sa liste, Köbi Kuhn a dû jongler avec les blessures. L’attaquant Marco Streller et le milieu de terrain Johann Lonfat, éternels malchanceux, ne sont pas du voyage, alors que le troisième gardien Fabrice Borer se fracture le poignet à l’entraînement quelques jours avant le premier match. Les Rougets des M21 sont là, tout comme les routiniers du FC Bâle, qui commencent à écraser le foot suisse. Il y a aussi deux petits jeunes, deux gamins de 19 et 18 ans: Tranquillo Barnetta et Johan Vonlanthen. Véritable curiosité, l’attaquant de Thoune Milaim Rama est le premier joueur à avoir évolué à la fois en cinquième ligue et en équipe nationale. Il est aussi le premier international suisse d’origine albanaise.

J’avais déjà pris du recul vis-à-vis de l’équipe nationale en 2001, mais Köbi Kuhn m’a demandé de venir donner un coup de main.

Stéphane Chapuisat est présent également. A bientôt 35 ans, la légende du football suisse a fêté sa centième sélection contre le Luxembourg et vient de finir meilleur buteur du championnat avec Young Boys. Il arrêtera sa carrière internationale après l’Euro. «J’avais déjà pris du recul vis-à-vis de l’équipe nationale en 2001, mais Köbi Kuhn m’a demandé de venir donner un coup de main. Il était important de se qualifier après plusieurs échecs, aussi pour préparer l’Euro 2008 à domicile. Après la qualification, il était convenu que je viendrai au Portugal», raconte le Vaudois.

La Suisse débute contre la Croatie. «Après cinq jours de brouillard, il faisait subitement très chaud», se souvient Stéphane Chapuisat. L’expulsion sévère de Johann Vogel en début de seconde mi-temps oblige la Suisse à se contenter du nul. «Quand on sait qu’on devait ensuite jouer la France et l’Angleterre, ce 0-0 n’était pas une bonne opération», admet Stéphane Henchoz. De ce match insipide, il reste une image: le gardien Jörg Stiel, à plat ventre devant ses buts, stoppant la course du ballon d’un petit coup de tête plein de malice.

La fantaisie de Stiel traduit assez bien le vent de fraîcheur que fait souffler la Suisse sur l’Euro. Alors que les autres sélections se barricadent, que l’équipe d’Angleterre, son prochain adversaire, se retranche dans un nid d’aigle protégé par un barrage routier et des snipers postés sur le toit, la Nati transforme son hôtel à Obidos en une sorte de Swiss House. Femmes, enfants, journalistes, supporters, même des équipes adverses, hommes politiques, tout le monde est le bienvenu.

Etonnante surexposition

A mots couverts, les joueurs s’étonnent de cette surexposition. «On nous demande 150 fois la même chose, ça devient difficile. Mais comment faire machine arrière maintenant?», s’inquiète l’un d’eux. Mais Kuhn a trop souffert, du temps où il était joueur, du caporalisme de ses dirigeants pour jouer à son tour au garde-chiourme. Il veut que son groupe se sente bien, pour s’exprimer sur le terrain. Moins désinvolte qu’il ne le laisse paraître, Erich Burgener a senti le danger. «Lâcher la bride c’est bien, mais ensuite il est toujours difficile de reprendre le contrôle…», glissait en aparté, dès les premiers jours, l’entraîneur des gardiens.

L’équipe de Suisse affronte l’Angleterre, qui a laissé filer la victoire contre la France de manière incroyable: penalty de Beckham en fin de match arrêté par Barthez, coup franc direct de Zidane à la dernière minute et penalty de Zidane dans les arrêts de jeu. Revanchards, les Anglais ouvrent le score par Wayne Rooney, dix-huit ans et sept mois, qui devient le plus jeune buteur en phase finale de l’Euro. Au départ de l’action anglaise, une perte de balle de Fabio Celestini.

Le milieu de terrain de l’OM accuse le coup. Capitaine à Marseille, buteur décisif en Irlande, il ronge son frein en équipe nationale dans l’ombre de Johann Vogel. S’il joue ce match, c’est parce que Vogel est suspendu. Avec cette erreur, il se sait condamné à retourner sur le banc au prochain match. Il est sur le terrain, mais son esprit est ailleurs, et il est remplacé en début de seconde mi-temps.

Dans une équipe, il faut une certaine concurrence. Là, les réservistes baissaient les bras et ne poussaient pas les titulaires à se surpasser.

C’est la limite du système Kuhn: la confiance donnée est aveugle. Certains titulaires en abusent, les remplaçants s’en désolent et se frustrent. «Dans une équipe, il faut une certaine concurrence. Là, les réservistes baissaient les bras et ne poussaient pas les titulaires à se surpasser», se souvient Stéphane Henchoz, lui-même sur le banc. Rooney inscrit un deuxième but en seconde mi-temps, imité en fin de match par Steven Gerrard.

A propos de Gerrard, un incident avec Frei attire l’attention. Il semble que le Suisse lui a craché dans la nuque. Les images télés ne sont pas claires. Frei se défend, nie, reçoit l’appui de l’ASF et est blanchi par l’UEFA. Mais quelques jours plus tard, d’autres images, tournées par une équipe de la télévision alémanique qui réalisait un reportage du type Les Yeux dans les Bleus, montre clairement que l’attaquant suisse a bel et bien craché sur Steven Gerrard. La presse tabloïd anglaise bondit sur l’occasion de déclencher un énorme scandale. Alex Frei est suspendu quinze jours par l’UEFA.

Aujourd’hui entraîneur des M15 du FC Bâle, il ne veut plus revenir sur cet épisode, dont il dit simplement: «C’est de ma faute.» «J’ai lu l’autobiographie de Steven Gerrard, il ne mentionne jamais cette affaire, souligne Stéphane Henchoz. On ne peut pas dire qu’il a été traumatisé… Pour nous joueurs, c’était un simple incident de match, mais à partir du moment où la presse s’en est emparée, c’est devenu un problème. Et ce problème a été très mal géré.» L’ASF a-t-elle conseillé à Frei de nier? «Aujourd’hui encore, je l’ignore, assure Michel Pont. L’acte d’Alex Frei n’était pas excusable, mais cela a été un cataclysme. On a été porté à l’échafaud. La presse ne parlait plus que de cela. Ça a un peu terni notre Euro. On ne savait pas d’où venaient les images. Et nous avions accepté, au plus près de l’équipe, un réalisateur de la télévision suisse alémanique qui voulait faire un film intimiste. Certains se sont demandé si les images venaient de lui…»

Déjà terminé

Il reste un match à jouer, mais l’Euro est déjà terminé. Murat Yakin traîne au lit, et il faut le réveiller, quarante-cinq minutes après l’heure réglementaire du petit-déjeuner. Un autre matin, sa fiancée s’éclipse discrètement de sa chambre. Son frère Hakan, lui, se traîne à la recherche de sa meilleure forme.

J’avais en face de moi Henry et Pirès, comme à Arsenal. J’ai pris le bouillon, évidemment. Ce match-là, j’aurais préféré ne pas le jouer.

Pour le dernier match contre la France, Köbi Kuhn modifie un peu son équipe. Les Yakin sont toujours titulaires, Vogel repousse Celestini au bout du banc. Alex Frei et le latéral droit Bernt Haas suspendus, Stéphane Henchoz est latéral droit, le jeune Johan Vonlanthen avant-centre.

«J’avais en face de moi Henry et Pirès, comme à Arsenal. J’ai pris le bouillon, évidemment. Ce match-là, j’aurais préféré ne pas le jouer», se rappelle Stéphane Henchoz. Johan Vonlanthen, lui, ne regrettera pas sa titularisation. Six minutes après l’ouverture du score de Zidane, le jeune Colombien d’origine égalise d’un but plein de sang-froid. A dix-huit ans et quatre mois, il bat le record établi trois jours plus tôt par Rooney contre la Suisse! En fin de match, Köbi Kuhn fait entrer Ludovic Magnin et Milaim Rama pour les faire participer à l’Euro. Il oublie (mais il n’a droit qu’à trois changements) Stéphane Chapuisat, qui termine donc sa carrière internationale sur le banc.

Du premier au dernier, nous avons manqué d’expérience. Au Portugal, nous avons tous beaucoup appris.

Mais comment penser à tout quand tout est nouveau? «Du premier au dernier, nous avons manqué d’expérience. Au Portugal, nous avons tous beaucoup appris», résume Alexander Frei. «Nous étions partis d’une manière instinctive, empirique. On apprenait, reconnaît Michel Pont. Nous avions embauché un préparateur physique uniquement pour l’Euro; deux ans auparavant, l’équipe de Suisse n’en avait pas. Entre les moyens mis à disposition en 2004 et ceux dix ans plus tard, au Mondial brésilien, c’est la 1re ligue contre la Ligue des champions. Sportivement, le Portugal aura été un grand pas en avant pour l’équipe de Suisse. Le fondement d’un groupe, de quelque chose d’important pour la suite.»

Collaboration: Lionel Pittet

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