Football

L'Euro 2016 fêtera les retrouvailles du football européen

Le tirage au sort de la phase finale de l'Euro 2016, réalisé samedi à Paris, offre quelques affiches savoureuses, entre retrouvailles, revanche et combat fratricide

«Merde, les Frouzes!» Le cri du coeur de Michel Pont, lancé en direct à la télévision en décembre 2005, est devenu l'antienne de l'équipe de Suisse les soirs de tirage au sort. Les Bleus et la Nati, qui ne s'étaient affrontés qu'en match amical (32 fois tout de même!) entre 1905 et 2003, vont se retrouver en compétition officielle à l'Euro 2016 pour la sixième fois en douze ans et sept phases finales. Un peu lassant, pour reprendre le sentiment de Michel Pont… Le bilan est très favorable aux Français (3 victoires, 3 nuls) qui se souviennent évidemment du 5-2 infligé au petit voisin lors de la dernière Coupe du monde. Côté suisse, les esprits espiègles n'auront pas manqué de relever que ce Suisse-France aura lieu le 19 juin à 21h à Lille, dans le stade (de football) où la Suisse a conquis l'an dernier la Coupe Davis. 

Un Euro pas très COP21


Plus sérieusement, ce Suisse-France sera pour la première fois le troisième et dernier match de la poule. Si la logique est respectée, la Suisse peut se présenter à Lille avec 6 points et la qualification déjà en poche. Les deux équipes figurent dans le groupe A, où l'on retrouve également l'Albanie (premier adversaire de la Suisse le 11 juin à 15h à Lens) et la Roumanie (le 15 juin à 18h au Parc des Princes). Pas de quoi se plaindre pour l'ASF, qui devra néanmoins revoir sa logistique: le camp de base est prévu tout au sud, à Montpellier; les matchs auront lieu tout au nord. La Suisse est d'ailleurs l'une des rares équipes à disputer ses trois matchs dans la même zone géographique. Les autres pays sillonneront la France, leurs milliers de supporters avec. Ainsi la Belgique, toute proche des stades de Lens et de Lille, sera-t-elle expédiée à Lyon, Bordeaux et Nice. C'est sans doute très bon pour le tourisme mais alors qu'à quelques kilomètres de là, 195 pays signaient au même moment un accord historique pour lutter contre le réchauffement climatique, l'esprit de la COP21 ne flottait pas sur le tirage au sort.


Il faut dire que le monde du foot a de la peine à se défaire de ses mauvaises habitudes. Pour cette cérémonie sans grand intérêt (une douzaine de bonnes équipes seulement sur les 24 qualifiées, dont 16 survivront au premier tour), l'UEFA a réussi à dépenser 20 millions d'euros, selon une information de L'Equipe. «Entrent dans cette enveloppe les frais de logistique, les dîners officiels (le cocktail est confié aux mains du chef 3 étoiles Joël Robuchon), les hébergements dans des palaces et les divers cadeaux», écrit le quotidien sportif. On ne se refait pas… Les invités eurent ainsi droit à un poussif et inutile rappel de la culture française, avec french cancan, marinière et accordéon. La «diversité» de la «France d'aujourd'hui» pouvait s'asseoir sur le banc des remplaçants à côté de la COP21.

Le show d'Infantino


Heureusement, il restait Gianni Infantino pour assurer le show. Mondialement connu comme «le chauve de l'UEFA», le préposé aux tirages au sort revenait à son exercice préféré dans la peau cette fois d'un présidentiable à la FIFA le 26 février prochain. L'Italo-Valaisan ne manqua pas l'aubaine de briller devant les caméras, jonglant avec les langues comme avec les boules refermant les noms des pays, plaisantant avec David Trezeguet et se permettant même de s'extasier au souvenir des 9 buts de Michel Platini lors de l'Euro 1984. Tenu à distance par sa suspension de 90 jours (confirmée vendredi par le TAS), le président déchu devait apprécier devant sa télé à Genolier…


A défaut d'être particulièrement excitant, le tirage au sort propose quelques savoureuses retrouvailles. Les amateurs d'Histoire se pencheront sur Autriche-Hongrie le 14 juin à Bordeaux et les amateurs de bière tièdes ne manqueront pas Angleterre-Pays de Galles le 16 juin à Lens. Le match Allemagne-Pologne, le choc du groupe C le 16 juin au Stade de France, est un classique du football international. Aujourd'hui, la rivalité entre les deux pays n'est que sportive. Ceux qui l'ont vécu n'ont pas oublié le match de Coupe du monde 1974, une demie-finale virtuelle disputée sous un orage apocalyptique (1-0 pour l'Allemagne, alors fédérale).

Lewandovski contre le Bayern le 16 juin


Troisième des Coupes du monde 1974 et 1982, la Pologne renaît gentiment depuis quelques années. Tenté comme d'autres fédérations de récupérer des doubles nationaux d'origines polonaises, la PZPN recruta en Allemagne (Matuszczyk, Polanski, Boenisch) des joueurs ayant débuté chez les jeunes sous le maillot de la Mannschaft. Mais les meilleurs Polonais d'Allemagne jouent pour l'Allemagne, tels Lukas Podolski et Miroslav Klose, champions du monde en 2014. Le meilleur buteur actuel de la Bundesliga est Polonais et joue pour la Pologne: Robert Lewandovski porte sur les épaules le poids de la qualification (13 buts sur les 33 de son équipe). Polonais et Allemands se connaissent d'autant mieux qu'ils étaient déjà dans le même groupe éliminatoire. Le 11 octobre 2014, la Pologne était la première à faire chuter le champion du monde en titre. Lewandovski n'avait pas marqué. Il réessayera le 16 juin, face à ses partenaires du Bayern Munich. 

La tête piquée de Rakitic le 21 juin


Espagne-Croatie le 21 juin à Bordeaux laissera à peu près le même sentiment à Ivan Rakitic. Le milieu de terrain suisse de la Croatie (il est né à Rheinfelden et joua pour la Suisse jusqu'en M21) affrontera ses coéquipiers du Barça, Piqué, Iniesta, Busquets, Jordi Alba. L'Espagne craint beaucoup la Croatie dans ce groupe D (où figurent également la Turquie et la République tchèque). Les deux équipes ont les mêmes qualités (technique des joueurs, jeu de passe) et le même défaut (difficulté à se renouveler). L'Espagne, double championne d'Europe en titre, n'oublie pas qu'avant de triompher en 2012, elle fut toute proche de se faire sortir du premier tour. Il s'en fallu d'un rien, un arrêt-miracle de «San Iker» Casillas sur une tête d'Ivan Rakitic. Le blondinet frappa en force là où une tête piquée eut été imparable.

L'aile de pigeon de Zlatan le 17 juin 


Autre action inoubliable, réussie celle-là, l'aile de pigeon aérienne de Zlatan Ibrahimovic avec la Suède contre l'Italie en 2004. Les Italiens y ont immédiatement pensé lorsqu'ils ont vu que les deux pays se croiseront le 17 juin à Toulouse. Gianluigi Buffon peut-être plus que les autres. Le vétéran italien sera encore de la partie, à 37 ans. A Porto en 2004, Zlatan Ibrahimovic a 23 ans. Il s'apprête à quitter l'Ajax pour la Juve. Il a déjà cette morgue, cette assurance mais aussi cette souplesse de hanche et cet équilibre dans les airs hérités de sa pratique des arts martiaux. A 5 minutes de la fin, un ballon en cloche rebondit à cinq mètres du but italien. Buffon sort, Zlatan le voit, place son corps de géant entre le gardien et la balle, s'élève et frappe le ballon vers l'arrière avec le talon. Replié sur sa ligne, Christian Vieiri est lobé. L'Italie est éliminée. La Suède est qualifiée. Zlatan est né.

Xhaka contre Xhaka le 11 juin


La Suisse, avant de rencontrer la France, entamera l'Euro par «un petit derby» avec l'Albanie (selon le mot du sélectionneur Vladimir Petkovic). Le 11 juin à Lens, il risque d'y avoir bien plus que 11 Suisses sur la pelouse. L'équipe albanaise, qui jouera là son premier match dans une grande compétition internationale, s'est qualifiée pour l'Euro avec en moyenne cinq à huit joueurs élevés et formés en Suisse, dont plusieurs doubles nationaux. Lorik Cana, Naser Aliji, Ermir Lenjani, Berat Djimsiti et Burim Kukeli ont grandi en Suisse. Arlind Ajeti, Amir Abrashi, les frères Vullnet et Migjen Basha, l'attaquant Shkëlzen Gashi sont nés en Suisse et possèdent la double nationalité. Ils ont joué dans les équipes de jeunes M17, M18, M19, avec la Suisse, parfois même jusqu'en espoirs, avant de se tourner vers l'Albanie. Le cas le plus schizophrénique concernera la famille Xhaka: Taulant, le joueur du FC Bâle, jouera contre son cadet Granit, pièce maîtresse de la Nati. Car avec Granit Xhaka, Xherdan Shaqiri et Valon Behrami dans le camp suisse, il y aura aussi plus de 11 albanophones sur le terrain.

Publicité