Le Temps: Vous avez été joueur à la Chaux de Fonds. Un petit mot sur cette période-là de votre carrière…

Christian Gourcuff: Je garde de très bons souvenirs de la Suisse. La vie là-bas m’a beaucoup plu. Ca avait été une saison un peu chaotique avec un très bon début et plus de difficultés par la suite. Même si c’était la Ligue B, c’était une période charnière pour moi. Après, pour des raisons personnelles, je suis revenu prématurément en France pour entamer une carrière d’entraîneur-joueur.

– Réputé fin technicien, vous êtes un défenseur du jeu offensif…

– Le jeu est forcément offensif. La phase défensive est nécessaire et doit être très bien organisée, mais l’esprit offensif doit prédominer. L’essence même du jeu est de créer. Ce qui est fondamental dans le sport et notamment dans le foot, c’est l’idée que la victoire n’est qu’un aboutissement et doit être la conséquence du jeu. C’est l’épanouissement dans le jeu qui doit mener à la victoire. Dans un monde qui, aujourd’hui, galvaude un peu ces valeurs-là, c’est plus difficile de trouver ça dans notre sport. On est dans une société de profit, de rentabilité à très court terme et ça se ressent forcément dans le football qui brasse des intérêts énormes. L’ambiguïté, c’est que sur le long terme, l’efficacité se retrouve dans cet état d’esprit du jeu créatif.

– Les médias parlent de Yoann comme du nouveau Zidane. Que vous inspire cette comparaison?

– On est dans un monde où tout est excessif. J’essaie d’avoir du recul par rapport à ce qui se dit. Souvent, je ne partage pas du tout l’analyse du plus grand nombre. Il suffit de regarder les forums de discussions. C’est assez effrayant ce que pensent les gens. Depuis la victoire de l’équipe de France en 1998, le pays s’est découvert une ferveur pour le ballon rond sans qu’il y ait vraiment une culture foot. Les gens parlent de ça sans connaître et affirment des choses. C’est vrai dans la vie courante, et dans les médias aussi. L’idéal, ce serait d’essayer de ne pas trop lire ce qui s’écrit. J’en discute avec Yoann et on est souvent sur la même longueur d’ondes. Il faut se protéger en ayant sa propre analyse et ne pas tenir compte de ce qu’il se dit en général quand il y a des éloges. Ca permet aussi de surmonter les critiques. Il faut essayer d’être lucide sur son niveau, sur ce qu’on fait et tenir compte le moins possible de l’avis des autres. C’est essentiel.

– Que vous inspirent les montants exorbitants des transferts de certains joueurs?

– On est dans une société où des gens gagnent beaucoup d’argent sans forcément de mérite. Si un footballeur génère des bénéfices pour son club, c’est assez logique qu’il en profite. C’est inhérent aux dérives actuelles. Mais quand on voit le Real de Madrid ou d’autres clubs hyperendettés qui se permettent d’avoir de tels transferts et des salaires comme celui de Ronaldo, là c’est choquant, car on n’est plus dans une logique économique. En France, depuis une vingtaine d’années, on a résolu ces abus par un contrôle de la gestion des plaintes, mais malheureusement ce n’est pas le cas dans d’autres pays européens. On parle beaucoup d’Europe, mais les règles du jeu ne sont pas respectées. Du coup, une compétition comme la Ligue des champions n’est pas équitable. Et ça, ça me choque énormément. L’Europe au niveau du football est une supercherie.

– Est-ce que vous ressentez ce fossé dans votre club?

– À Lorient, on a pu construire sur la durée un club avec les valeurs du jeu que je prône. Ce n’est pas toujours facile au quotidien. Il faut survivre dans ce contexte de compétition, mais on a une identité et des valeurs qui nous permettent de bien vivre et de survivre aussi. On a un collectif qui s’est construit au fil du temps et qui nous permet d’exister en L1. Nous sommes 7es, ce qui fantastique au regard des moyens à disposition.