«C'est une victoire pour l'Europe, doublée d'une claque à l'Amérique!» Quand on sait que la ville désignée pour recevoir les XXIes Jeux olympiques d'hiver, en l'an 2010, s'appelle Vancouver, qu'elle s'étale voluptueusement sur la côte Pacifique du Canada, on aurait tendance à trouver saugrenue cette réflexion en aparté émanant d'un membre du CIO. Il est pourtant aisé d'en analyser le fondement.

D'abord, les faits bruts. Hier à Prague, les 111 votants du cénacle olympien ont choisi de n'élire personne au premier tour de scrutin. Quatre se sont abstenus, 107 ont exprimé un avis qui déboucha sur le résultat suivant: Pyeongchang (Corée du Sud) 51 voix, Vancouver 40, Salzbourg 16. Majorité absolue: 54. Donc, pas de décision, mais une double sensation: le leadership des Coréens – à trois petites voix du bonheur! – et l'élimination de la cité de Mozart, surprenante dernière de classe. Second tour (112 votants, l'Autrichien Leo Wallner étant «réintégré»: 3 abstentions, 109 suffrages valables. Vancouver l'emportera d'extrême justesse sur Pyeongchang, par 56 à 53.

A partir de là, il devient évident que les électeurs européens, au nombre de 54, ont dispersé leurs voix de manière à couler sans rémission la candidature autrichienne. Seize supporters de Salzbourg, il en reste 38 qui sont allés «voir ailleurs»… Aux yeux de Robin Courage, patron de la société qui a promu l'image de Salzbourg 2010, l'affaire apparaît limpide: «Trop d'Européens se sont prononcés en faveur de l'Asie au premier tour, afin de lui éviter un camouflet, avec l'intention de voter pour nous au second. Cet exercice est toujours périlleux. De surcroît, il convient de ne pas oublier les pressions des sponsors.» On l'évoquait déjà pour Nagano 98, le développement des sports hivernaux sur le continent jaune génère de juteux profits dans le gousset des équipementiers et autres promoteurs de stations.

«Bien sûr, ces pressions existent», admet René Fasel, membre suisse du CIO, «mais elles ne font pas la différence. La preuve, Vancouver l'a emporté.» «Non seulement le projet coréen était excellent, basé sur une volonté de paix, de rapprochement entre le Nord et le Sud du pays et d'avenir pour la jeunesse, mais il faut aussi se souvenir que Salzbourg a dû corriger son dossier suite aux critiques émises par la commission d'évaluation. Ce n'est jamais bon pour une candidature», renchérit Denis Oswald, autre dignitaire helvète du CIO.

En ajoutant que le tournus géopolitique (règle non écrite mais persistante) a été respecté, après Athènes 2004, Turin 2006 et Pékin 2008, on aura ouvert l'éventail complet des motifs rationnels qui ont conduit au succès canadien, par ailleurs indiscutable eu égard à la qualité du projet: deux théâtres de compétitions seulement et autant de villages d'athlètes – Vancouver pour les sports de glace, Whistler Mountain chapitre disciplines de neige – difficile de faire mieux. Seul hic: 90 minutes de route sépareront ville et montagne, pour autant que la fameuse artère à quatre pistes sea to sky (de la mer au ciel), très contestée, soit réalisée.

Les autres clés de la victoire du pays à la feuille d'érable? Là, on en revient à la stratégie en principe gagnante de l'Europe. En élisant Salzbourg, ou même Pyeongchang, les délégués du Vieux Continent auraient déroulé le tapis rouge sous les pieds de la candidature emblématique de New York en vue des Jeux d'été 2012 – candidature fortement appuyée par une sénatrice nommée Hillary Rodham Clinton – voire devant celle de Toronto, qui serait revenue dans le jeu au galop en cas de défaite de Vancouver. Or, autant New York (le CIO pourrait-il lui refuser les JO après les meurtrissures du 11 septembre 2001?) que Toronto (battue pour l'édition 2008 mais sans doute détentrice du meilleur dossier) semblaient d'ores et déjà imbattables lors du choix qui tombera en 2005 à Singapour.

Donner les JO 2010 à Vancouver, c'est se procurer l'assurance que ceux de 2012 auront lieu sur le territoire européen, avec leurs recettes record en prime. Mieux: les autres adversaires potentiels se situant eux aussi outre-Atlantique (La Havane, São Paulo ou Rio), on peut estimer, depuis hier, à plus de 80% les chances de Paris (déjà favorite), Londres, Madrid ou Moscou de recevoir les joutes estivales programmées dans neuf ans. C'est bel et bien selon cette optique-ci que s'inscrit l'élection de ce mercredi pragois, au grand dam des puissants nord-américains. Lesquels, qu'ils fussent pro-New York ou pro-Toronto, «lobbyisaient» activement en coulisses contre leurs «cousins» de Vancouver. En sachant pourquoi…

Au milieu du brouhaha régnant à l'énoncé du verdict, un homme «neutre» partageait sans réserve la joie de la délégation canadienne: le Fribourgeois René Fasel, encore lui. «A Vancouver, on aura un tournoi olympique de hockey avec toutes les stars de la NHL, et on jouera la finale dans un stade de 55 000 places! Du jamais-vu, c'est presque inimaginable!» s'extasiait-il. On a oublié de vous le dire, René Fasel préside aux destinées de la Fédération internationale… de hockey sur glace.