Himalaya

L’Everest, le plus haut business du monde

Sur le toit du monde, les expéditions se multiplient au point de créer des embouteillages au sommet. Pour les habitués, cette ruée vers la montagne si convoitée n’est pas une surprise: elle reste une grande source de revenus

Cela faisait à peine une heure qu’Avedis Kalpaklian avait quitté sa tente au Camp IV à 7950 mètres d’altitude. Il est environ 20h30, le 22 mai, quand il distingue du mouvement au-dessus de lui. «J’ai vu deux sherpas apparaître. Ils tiraient quelqu’un d’inconscient dans la neige», se souvient le guide de montagne libanais. Deux fois encore, un cortège funeste similaire passe sous ses yeux. «Je savais que l’ascension de l’Everest allait me faire vivre ce type de scènes. J’ai fait une prière et j’ai continué», poursuit-il.

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Le 23 mai à 5h03, il réalise son rêve en atteignant, seul, le sommet de l’Everest. A cet instant, il ne pense en aucun cas aux 45 000 dollars que l’expédition lui a coûtés. Un sentiment d’euphorie l’envahit, mais dix minutes après son arrivée, les premiers alpinistes le rejoignent depuis la face nord tibétaine. Grâce à un départ plus précoce que le reste des grimpeurs, il a pu profiter de cet instant à lui. Ceux qui le suivaient ont dû attendre deux heures à la montée et deux heures et demie à la descente.

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Des centaines de doudounes

Au moment où Avedis Kalpaklian décide de retourner à des altitudes inférieures, l’ancien gurkha anglo-népalais Nirmal Purja publie sur Facebook une image prise la veille. Une file de personnes vêtues de doudounes à l’arrêt sur la crête sommitale de l’Everest s’affiche sur les écrans du monde entier. Le 22 mai, 320 personnes ont atteint le toit du monde depuis la face sud népalaise. Le 23 mai, 170 autres grimpeurs les ont suivies.

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des vents

Cette image a choqué le grand public. Mais pour les agences de Katmandou et les habitués de l’Himalaya, c’est chose commune. En 2012, le cliché pris de loin par Ralf Dujmovits illustrant une file d’alpinistes qui aborde la face du Lhotse avait déclenché les mêmes réactions: il y a trop de monde sur l’itinéraire sud de l’Everest. «Ce n’est pas la première fois qu’une queue pareille se forme sur l’Everest. En revanche, c’est une des rares fois qu’une image comme celle-ci parvient aux médias», commente Thaneswar Guragai, manager de l’agence népalaise Seven Summit Treks.

Petite fenêtre météo

C’est donc une situation classique. Mais cette année, il y a toutefois une différence. «En 2018, la fenêtre de météo favorable a duré environ 12 ou 13 jours. Ce printemps, elle était beaucoup plus courte. C’est pourquoi la plupart des ascensions ont eu lieu le 22 mai», commente Billi Bierling, membre de l’équipe de l’Himalayan Database, chargée de recenser tous les faits et gestes sur les sommets népalais. Selon la journaliste, il s’agissait de la première période de beau temps après la pose des cordes sur l’itinéraire. Au camp de base, les gens ne pouvaient plus attendre et ont sauté sur l’occasion.

Avedis Kalpaklian confirme: «Deux mois au camp de base, c’est long. On doute beaucoup. Partir sonne finalement comme une libération.» Nul ne connaît encore précisément le nombre d’ascensions de l’Everest cette année. En revanche, le Ministère du tourisme népalais a affirmé avoir délivré 381 permis, au prix unitaire de 11 000 dollars. Un chiffre qui dépasse significativement celui de la Chine, où 142 permis coûtant chacun 8000 dollars ont été distribués. Autre chiffre qui a défrayé la chronique: le nombre de décès. Cette année, 11 clients ont perdu la vie: un record depuis 2015, lorsque 11 sherpas et trois clients étaient décédés à la suite d’une avalanche déclenchée par un tremblement de terre.

Un problème démographique

Pour Thaneswar Guragai, l’explication de ce taux élevé de mortalité est simple: «La population mondiale est de plus en plus grande. Il est donc normal que de plus en plus de gens désirent aller sur l’Everest. Le nombre de morts est essentiellement dû au niveau et à l’âge des prétendants au sommet. Les embouteillages n’y sont pour rien.»

Selon ses dires, son agence est l’une des plus grandes à opérer dans l’Himalaya. «Nous occupons une grande partie du camp de base de l’Everest. Cette saison, nous avons permis à 65 clients d’accéder au sommet depuis le versant sud et 14 depuis le nord.» En proposant le sommet dès 33 000 dollars, l’offre de son bureau figure parmi l’une des moins chères de la capitale népalaise.

De 33 000 à 150 000 dollars

Selon Billi Bierling, le prix peut s’élever jusqu’à 150 000 dollars. «Cela varie continuellement», précise-t-elle. Il en est de même pour le nombre d’agences offrant l’Everest comme sésame. Depuis les années 1990, leur nombre a explosé à Katmandou.

Et même au sein d’une même agence, les prix changent. L’agence suisso-népalaise TAGnepal présente des prix allant de 45 000 à 60 000 dollars. «Le prix inclut le permis, le logement, les transports, les taxes d’entrée, les porteurs et les guides. Nous accordons une grande importance à leur formation et nous sélectionnons drastiquement nos clients», précise Tendi Sherpa, guide lui-même au Népal.

«Tout dépend du service que le client souhaite», souligne Thaneswar Guragai. Selon ses dires, tout est modulable: trajet vers le camp de base en hélicoptère, trekking, tente séparée, douche, internet, choix du repas. Un séjour autour de l’Everest peut être autant austère que luxueux. En ce qui concerne la sécurité, le manager ajoute: «Bien sûr, les clients peuvent choisir d’être accompagnés par un sherpa supplémentaire. Ils peuvent également demander plus de bouteilles d’oxygène. Mais ils doivent surtout se rendre compte qu’ils s’apprêtent à escalader un 8000. Ce choix dépend d’eux-mêmes et ils le font sous leur propre responsabilité.»

Des niveaux qui laissent à désirer

L’inaptitude de nombreux grimpeurs sur la plus haute montagne du monde est à nouveau pointée du doigt. «Certains grimpeurs ne savaient même pas mettre des crampons. D’autres n’avaient jamais utilisé de jumars. A ces altitudes, il est nécessaire de pouvoir collaborer avec le sherpa. Dans certains binômes, c’est clairement ce dernier qui fait tout», commente Avedis Kalpaklian. «Le plus gros problème réside dans l’utilisation des lunettes et du masque à oxygène, rétorque Tendi Sherpa. A ces altitudes, le soleil rend vite aveugle et c’est à partir de là que commencent les ennuis.»

Les décès sont-ils dus au fait de ne pas avoir pu être ramené à temps en lieu sûr? Sont-ils dus à la condition physique des alpinistes malheureux? Ou sont-ce les agences qui négligent la sécurité au nom de la responsabilité individuelle? Chacun y va de sa théorie. Billi Bierling résume: «Comme partout ailleurs, tu obtiens ce pour quoi tu paies.»

Avedis Kalpaklian en était lui-même conscient. Parti sur un coup de tête cette année, il a escaladé le toit du monde grâce à un emprunt. «C’est pour cette raison que j’ai pris une moitié d’assurance et le minimum de bouteilles d’oxygène possible. J’en avais quatre à disposition pour toute l’ascension. Pour 6000 dollars, il était possible d’avoir une bouteille de plus depuis le camp IV. J’ai eu de la chance. Tout est bien allé.» Tellement bien, qu’il n’a maintenant qu’une chose en tête: gravir les treize autres 8000. Sans avoir à fuir la foule cette fois.

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