Alpinisme

L'Everest a succombé à Kilian Jornet

Le Catalan a gravi l'Everest en 26 heures par la voie Nord. Il clôt ainsi son projet «Summits of my life» qui consistait à escalader les sommets les plus hauts des continents en un temps record

Le bleu et le noir. C’est ainsi que s’habille l’ultra-terrestre lorsqu’il décide de toucher le Toit du Monde. A minuit, dans la nuit du 21 au 22 mai, Kilian Jornet a atteint le sommet de l’Everest. Fidèle à sa philosophie, il a gravi les 3800 mètres de dénivelé dans un style épuré: léger, d’une traite, sans oxygène ni corde fixe, le tout en un temps stupéfiant de 26 heures.

Alors que le milieu alpin pleurait, hier encore, la disparition d’Ueli Steck lors d’une cérémonie à Interlaken et que trois alpinistes ont péri sur l’Everest, on peut s’avouer rassuré de voir Kilian Jornet revenir sain et sauf en altitudes humainement plus viables.

Everest, face Nord

Avec l’Everest, voici donc son projet «Summits of my Life» achevé. Depuis 2012, le Catalan de 29 ans a escaladé les sommets qu’il considère comme les plus importants de la planète en un temps record. Pourquoi? Pour vivre, répond-il dans le film dédié à son expérience. Mont-Blanc, Cervin, Aconcagua, Kilimandjaro, Mont Mc Kinley, tous se sont fait piétiner par Kilian Jornet. Sous ses semelles, ces pics sont soudain devenus plus petits, plus plats, plus faciles. L’Everest lui a cependant résisté l’automne passé. Les chutes de neige fréquentes avaient causé des avalanches bien trop menaçantes. Ce printemps, la montagne a fini par lui succomber.

Après un début de saison marqué par des vents violents et des températures particulièrement basses, le coureur espagnol a choisi la même fenêtre météo qu’une centaine d’autres grimpeurs de part et d’autre de la montagne et a quitté le camp de base côté tibétain de l’Everest, à 5100 mètres, à 22 heures, le 20 mai.

S’il a choisi la face nord, c’est sans doute parce qu’elle n’impose pas une traversée de séracs risquée comme sur la voie sud. Mais elle est en revanche considérée comme plus technique, voire plus raide. En partant du camp de base, Kilian Jornet a d’abord dû suivre une moraine de 30 kilomètres pour atteindre le camp de base avancé à 6500 mètres et de là entamer l’ascension. Il avait initialement convoité le couloir Norton. Celui-là même qu’empruntèrent d’abord Reinhold Messner en 1980 lors de son ascension en solo et sans oxygène, puis Marco Siffredi en snowboard, à la descente pour sa part, en 2001. Mais cette année, les mauvaises conditions ont incité l’Espagnol à opter pour la voie classique.

Il a foudroyé le chronomètre, mais Kilian Jornet n’établit pas là le record qu’il avait envisagé. Son but était de faire l’aller-retour entre le camp de base et le sommet, mais il a dû s’arrêter au camp de base avancé à la descente, fatigué par des maux de ventre qui auraient ralenti sa progression.

Le souvenir de Loretan et de Troillet

On connaît l’Everest pour être le sommet de tous les exploits. Mais contrairement à la face sud où la course au temps bat son plein au sein d’un petit groupe de grimpeurs (meilleur temps actuel sans oxygène de 22h24 aller-retour depuis le camp de base), la face nord n’a pas encore été marquée du sceau du record du temps. Les mémoires se souviennent cependant de l’ascension en «style alpin» (léger et d’une traite) d’Erhard Loretan et Jean Troillet. En 1986, les Suisses avaient parcouru les flancs de la montagne en 48 heures aller-retour depuis le camp de base avancé sous la face nord. Et pour descendre, après des hallucinations enregistrées en live au sommet, ils s’étaient octroyé une glissade mémorable sur les fesses.

Pas d’ébriété pour Kilian Jornet qui se contente de marquer l’histoire du Toit du Monde, seul muni d’un petit sac et de ses bâtons. Bien qu’il soit sans cesse en train de s’entraîner, il redoutait les effets de la très haute altitude sur ses performances. A ces altitudes, les capacités humaines sont réduites de 60% et une acclimatation en bonne et due forme est nécessaire. Le Catalan a choisi de séduire les hauteurs himalayennes en commençant la saison par une ascension du Cho Oyu (8201 m), dans le blizzard, accompagné par son amie Emelie Forsberg. A l’Everest, c’est le guide et réalisateur chamoniard Sébastien Montaz qui l’a accompagné jusqu’au camp de base avancé.

Nul ne sait si celui que l’on surnomme l’ultra-terrestre est satisfait par son exploit. Certains chroniqueurs de l’Himalaya laissent entendre qu’une nouvelle tentative, avec cette fois un retour au point de départ serait envisagée par le Catalan. Il ne cesse de le répéter: c’est en courant qu’il se sent vivre et qu’il est soi-même. Ceux qui ne rêvent pas sont morts dit-il aussi. Bien, alors courez, rêvez et revenez, Kilian Jornet.


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