Dans quelles circonstances Lewis Hamilton sera-t-il sacré champion du monde de formule 1 dès ce dimanche, à l’issue du Grand Prix de Turquie? Les ravagés de sport auto ont depuis longtemps dégainé leurs calculettes pour établir, notamment, que le Britannique de 35 ans ne pourra plus être rejoint au classement des pilotes a) s’il s’impose; b) si son coéquipier chez Mercedes et ultime contradicteur Valtteri Bottas termine au-delà de la septième place; c) dans tout un tas de situations intermédiaires.

Les fatalistes ricaneront que ces comptes d’apothicaire sont un peu vains. Si le match n’est pas joué ce week-end, ce sera deux semaines plus tard au Bahreïn, voilà tout. Ce n’est pas comme si Lewis Hamilton ménageait le suspense davantage que ses adversaires: il a remporté neuf des 13 courses disputées cette année. Il est au-dessus de la mêlée en 2020 comme il le fut en 2008, 2014, 2015, 2017, 2018 et 2019. Il faudrait plus qu’une pandémie pour l’empêcher de décrocher son septième titre, un total seulement atteint à ce jour par Michael Schumacher.

Est-il le plus grand pilote de tous les temps? Si l’on s’en tient au palmarès, le débat n’existe pas

Le meilleur pilote du moment a déjà doublé la légende allemande au nombre de victoires (93 contre 91), de pole positions (97 contre 68) ou de podiums (162 contre 155). Le dépassera-t-il définitivement dans les annales avec un huitième titre, l’an prochain? L’intéressé laisse planer le suspense quant à ses intentions, habité qu’il est par de multiples intérêts (mode, musique, écologie, antiracisme) auxquels il aspire à consacrer davantage de temps. Mais les spécialistes ne sont pas dupes. Il ne s’arrêtera pas avant d’être seul sur un trône qui semble forgé pour lui. En 2022, le règlement changera et, qui sait?, la hiérarchie entre constructeurs vacillera peut-être. Mais en 2021, il pilotera toujours la meilleure voiture. Et il sera toujours Lewis Hamilton.

Constance absolue

Non, la vraie question que les passionnés se posent – et ils adorent se la poser car personne ne peut lui apporter de réponse définitive – est celle de sa place dans l’histoire subjective du sport automobile. Est-il le plus grand pilote de tous les temps? Si l’on s’en tient au palmarès, on l’a vu, le débat n’existe pas. «Mais c’est difficile de ne prendre en compte que les statistiques, sourit le journaliste spécialisé Lionel Froissart, près de quarante ans à suivre la formule 1 à son actif. Il y a eu beaucoup de très grands champions, de Clarke à Prost, de Senna à Fangio… J’ai moins aimé Michael Schumacher, qui était bien sûr très fort, parce qu’il n’avait pas réellement d’adversaire et qu’il ne partageait que très rarement ses émotions. Mais voilà: Hamilton s’inscrit dans ce cercle-là, très fermé, sans discussion possible.»

L’ancien pilote suisse de formule 1 Jean-Denis Delétraz partage le même embarras pour trancher. «Les chiffres disent qu’il est le numéro 1 des numéros 1. Mais comment comparer les époques alors que tout a changé, à commencer par le nombre de Grand Prix par saison? Alain Prost n’aurait jamais pu atteindre le nombre de pole positions de Lewis Hamilton, il n’avait tout simplement pas assez d’occasions de le faire. Il faut aussi ajouter que tous les grands champions n’ont pas piloté, comme Hamilton, la meilleure voiture de leur époque pendant toute leur carrière. Il y a un tel écart entre les constructeurs, aujourd’hui, que cela joue un rôle. Hamilton n’aurait jamais été sacré chez Sauber ou même Red Bull. Et n’importe lequel des dix meilleurs pilotes du moment aurait sa chance pour le titre avec la Mercedes.»

Son père cumulait trois boulots pour qu’il puisse faire du karting, avec du matériel moins bon que les autres, mais il gagnait quand même

Lionel Froissart, journaliste

Le père de Louis Delétraz, 23 ans et des rêves de formule 1 plein la tête, ne relativise pourtant pas les qualités du futur septuple champion du monde. «Un monstre de constance», dit-il. C’est vrai sur une course, où il va tenir le rythme de telle manière qu’un concurrent dans ses temps sur un tour en qualifications se retrouve souvent à 45 secondes sur la longueur. C’est vrai sur une saison, où il ne sort presque jamais de route, ne part presque jamais en tête-à-queue, ne commet presque jamais d’erreur majeure. Et c’est vrai à l’échelle de sa carrière en formule 1, entamée pied au plancher en 2007 à tout juste 22 ans.

Jurisprudence Hamilton

Lionel Froissart, qui voyait ce jeune homme se profiler en GP2, «ancêtre» de la formule 2, a été si impressionné par sa première saison qu’il lui a consacré une biographie dans la foulée. Avec le recul, l’ancien collaborateur du Temps se dit que c’était presque «trop tôt»: le «gamin» Lewis n’avait encore rien gagné, et il allait gagner beaucoup. Mais ça, personne ne le savait encore… Et il venait d’infliger un sacré coup de jeune à tout le paddock. «Même Ron Dennis, patron de l’écurie McLaren-Mercedes qui avait fait le pari de le lancer dans le grand bain malgré l’âge qu’il avait, était surpris de voir que dès le premier Grand Prix, il était dans les temps d’un double champion du monde comme Fernando Alonso…»

Au final, le constat n’a pas changé durant ce championnat initiatique. L’Espagnol et le Britannique ont terminé avec le même nombre de points, 109, une longueur seulement derrière Kimi Räikkönen, champion du monde avec 110 points. Quelque part, cela a donné lieu à ce que Lionel Froissart définit comme une «jurisprudence Hamilton». Sa première saison canon, à un âge jusqu’ici considéré comme inadapté à la formule 1, a ouvert la voie aux Pierre Gasly (premier Grand Prix à 21 ans), Charles Leclerc (20) et bien sûr Max Verstappen (17, record à battre).

On ne se retrouve pas dans l’une des voitures les plus rapides du monde la vingtaine à peine entamée par hasard. Cela s’explique par une part de travail, une dose de talent, un sacré vécu et un soupçon de mystère. Lewis Hamilton n’est pas issu d’une famille riche, rappelle Lionel Froissart: «Son père cumulait trois boulots pour qu’il puisse faire du karting, avec du matériel moins bon que les autres, mais il gagnait quand même. Et quelque part, toute sa vie, il a dû justifier sa place dans ce milieu par ses résultats. Il y a des fils à papa en sport auto, mais ce ne sont en général pas eux les plus brillants. Ce sont ceux qui ont faim.»

Vendre des voitures

Il faut dire que Lewis Hamilton ne pilotait pas comme il aurait pu faire autre chose, non, c’était son truc. «C’est assez fabuleux de voir monter un jeune qui a trouvé exactement l’activité pour laquelle il est doué, reprend le journaliste, aujourd’hui indépendant. Quand on le regarde, il a l’air normal: deux bras, deux jambes, bon. Mais il a un truc en plus. C’est dans l’œil, il voit les choses plus vite que les autres. Et dans les fesses: il sent précisément à quelle vitesse il peut pousser sa voiture sans partir à la faute. Il ressent précisément les limites de son adhérence à la piste.»

Familier de ce qu’il se passe dans le cockpit d’une formule 1, Jean-Denis Delétraz renchérit. «Ce qu’il y a d’impressionnant avec Hamilton, c’est sa capacité à être en permanence à la limite. Il peut pleuvoir, la piste peut être mouillée, les conditions peuvent changer pendant la course, c’est toujours lui qui parviendra à exploiter au mieux son matériel. N’importe quel bon pilote actuel serait performant au volant de sa Mercedes, je l’ai dit. Mais aucun ne serait sans doute capable de l’être davantage que lui.»

Depuis son éclosion, le pilote britannique n’a pas fait parler de lui que pour son talent sur la piste. Il est rapidement devenu plus grand que la f1, quittant le paddock dès que possible pour frayer avec les stars mondiales, se mettre en couple avec une star de la pop (Nicole Scherzinger, de 2007 à 2015) ou faire des pitreries sur les réseaux sociaux. Cela n’a pas manqué d’agacer certains puristes. Lui répondait: «Je suis comme je suis, je fais les choses à ma manière, c’est à prendre ou à laisser.»

Le choix n’a pas été trop compliqué à faire pour les responsables de la formule 1, somme toute ravis que le bonhomme ramène sur les Grand Prix ses potes chanteurs, acteurs, basketteurs qu’ils se battaient d’habitude pour inviter. Mercedes n’avait pas de raison d’hésiter non plus, souligne Lionel Froissart. «Valtteri Bottas est vraiment un chic type, mais est-ce qu’il fait vendre des voitures? Je ne crois pas – quelques-unes en Finlande peut-être. Lewis Hamilton, lui, c’est différent. Il a du charisme, il côtoie la jet-set. Grâce à lui, les rappeurs ont commencé à acheter des Mercedes.»

Quête de liberté(s)

Mais qu’est-ce que ces sorties de piste dans ces univers parallèles disent de lui? Peut-être un besoin de se divertir, après avoir sacrifié sa jeunesse pour devenir le meilleur. Peut-être un souhait d’élargir son horizon, lui que son métier de pilote n’empêche pas de se soucier de l’environnement jusqu’à devenir végane, lui qui a amené les revendications du mouvement Black Lives Matter sur les circuits. Peut-être une envie de trouver à qui parler, avec d’autres personnes au sommet de leur art, lui qui est si seul au volant de son bolide. Sans réel adversaire depuis que son ancien coéquipier Nico Rosberg a pris sa retraite sur son (unique) titre mondial en 2016.

Le skieur Marcel Hirscher, vainqueur de la Coupe du monde huit fois consécutives, a rangé ses lattes en 2019 lassé d’un succès que personne ne savait lui disputer. Lewis Hamilton laisse entendre dans ses déclarations récentes qu’il pourrait faire pareil. «Je n’y crois pas, pas l’année prochaine, tranche Jean-Denis Delétraz. A mon avis, il est juste en train de bluffer pour négocier les conditions de son contrat. Il veut plus de liberté pour défendre les causes qui lui tiennent aujourd’hui à cœur, et forcément, ce sont des dossiers qui deviennent sensibles lorsqu’il commence à mettre des t-shirts à message par-dessus sa combinaison Mercedes… Mais il roulera en 2021, j’en suis convaincu.»

Finira-t-il alors par y avoir unanimité quant à sa place au panthéon du sport auto? Rien n’est moins sûr. Mais beaucoup s’accordent déjà, en revanche, sur le fait que Lewis Hamilton est un exemple à suivre pour les jeunes pilotes. Parole du papa de Louis Delétraz: «Hamilton est quelqu’un qui a réussi par lui-même, grâce à son travail, qui plus est en tant que Noir dans un milieu où aucun n’avait été champion du monde. Forcément, cela inspire: tout a été plus compliqué pour lui, et cela ne l’a pas empêché d’arriver là où il est aujourd’hui.» En pole position.


En dates

1985 Naissance à Stevenage, en Angleterre.

1993 Débuts en karting, où il se distingue rapidement.

2006 Titre en GP2, l’antichambre de la formule 1.

2008 Premier titre de champion du monde de f1, au bout de sa deuxième saison.

2013 Première saison avec l’écurie Mercedes.

2019 Septième titre de champion du monde de f1.