Du long couloir qui mène aux courants d'air, dans une zone VIP digne d'une salle d'attente, Marc Lüthi, directeur sportif du CP Berne, ébauche avec l'index la perspective future de ce qui n'est encore qu'une enceinte inhumaine, dans laquelle le club bernois bricole depuis quarante ans déjà. «Ici les bureaux, là les loges.» Il faut anticiper, sous les grues, «quelques centaines de places supplémentaires, de nouvelles façades, une annexe administrative» et un espace VIP deux fois plus vaste que l'actuel, où des sponsors débonnaires se poussent du coude pour une poignée d'arachides. Puis, désignant les fans entichés dans les virages en béton: «Durant les pauses, certaines personnes ne vont nulle part. Elles ne peuvent pas circuler jusqu'aux toilettes ou aux buvettes. Cela va changer.»

Depuis le 16 août 2007, lancement officiel du boulot, l'entreprise générale HRS (Hauser Rutishauser Suter), déjà mandataire du projet de la Maladière, arrange l'ancien Allmend, vieux temple du hockey suisse où s'entassent 16000 spectateurs chaque semaine. Ainsi s'achèvent des années de désordre administratif, dans ce qui fut «une bataille entre Alexander Tschäppät, maire de la Ville de Berne, propriétaire de l'enceinte, et le directeur sportif du CP Berne, lequel défendait naturellement les intérêts du club», selon Albert Staudenmann, de la Berner Zeitung. «Et ce ne sont pas des amis!» Du moins finirent-ils par ne plus l'être.

L'arrivée des Championnats du monde de hockey (du 24 avril au 10 mai 2009) ne laissait pas d'autre solution à la Ville de Berne qu'une métamorphose en règle de la BernArena, au risque de revivre le sale épisode de 1998. A l'époque, Bâle s'arrogeait le statut de ville hôte devant Berne dans ce que d'aucuns vécurent comme un accessit carnavalesque hérité du Morgestraich. Onze ans plus tard, le Hallenstadion de Zurich, prétendant à la succession rhénane, n'avait rien d'une option subsidiaire. «Il y a eu beaucoup de pression, surtout concernant Tschäppät, accusé par certains de ne rien faire pour que Berne accueille la compétition», rapporte Staudenmann.

Concrètement, le Club des patineurs avançait quelque 7 millions pour s'approprier les lieux lorsque la Ville en demandait 12. Le coût de la rénovation, environ 127,4 millions de francs, eut raison des ultimes spéculations. Le 7 décembre 2006, le maire de Berne dévoilait dans le Bund l'issue du feuilleton, pas franchement vendeur: «Aucun championnat du monde n'aura lieu à Berne en 2009.» La Ville, HRS et le SCB débattant alors du financement avec une frilosité ruineuse. Quelques semaines plus tard, Zorro débarquait d'Olten, du siège de Swiss Prime Site AG (entreprise d'investissement immobilier leader en Suisse), avec les garanties financières nécessaires à la rénovation sous la cape. Dans la foulée, La Poste suisse arrachait les droits sur le nom de l'enceinte bernoise pour un montant dont on ne sait rien, sinon qu'il est supérieur à ceux dont ont dû s'acquitter Vaillant à Davos et Diners Club à Rapperswil.

«Pour nous, c'est la deuxième meilleure solution, concluait Lüthi, la première ayant été celle de devenir propriétaire.» «Une fois la cause entendue, le maire de Berne a tiré profit de la situation, constate Albert Staudenmann. Il est clairement sorti vainqueur des transactions, et cela avant les élections de 2008. Je reste quand même stupéfait de voir que SPS a injecté 100 millions de francs ainsi.» Peter Lehmann, investisseur en chef de l'entreprise soleuroise, laquelle deviendra propriétaire de la PostFinance Arena dès le 1er septembre pour 12,4 millions de francs, a depuis démystifié l'issue chevaleresque par ce qu'il considère comme une prise de risque minimale, «car à Berne la flamme du hockey sur glace brûlera encore durant des décennies». Le fanatisme y vaut 100 millions de francs.

Face au «mur», et à la dévotion de ses pensionnaires, une chorale de 11 862 mâchoires élastiques déchargeant leur trop-plein d'amour à coups de décibels quelques dizaines de mètres en contrebas. Marc Lüthi le sait. Le club... perd de l'argent. «On a dû limiter le nombre d'abonnées à 13000. Depuis, on est perdant financièrement.» Chaque abonnement pour l'ensemble vocal fait perdre 170 francs au club sur une saison, «350 francs par siège en place assise, le secteur étant sold-out chaque soir de match».

Six ans d'affluences sans égales en Europe, 15815 spectateurs en moyenne pour les matches du tour qualificatif la saison passée, «une soirée à la PostFinance Arena dégage en tout cas près d'un million de recettes brut», estime Gérard Scheidegger, ancien directeur général des Langnau Tigers et du HC Bienne. Le SCB, propriétaire des rôtisseries à schubligs et autres distributeurs de gobelets attenants à la patinoire, dégage un bénéfice de «220 000 francs lorsqu'il évolue à guichets fermés», selon Albert Staudenmann. Marc Lüthi, goguenard: «L'an passé, nous avons gagné un franc symbolique sur l'ensemble de la saison. Donc une soirée nous rapporte deux centimes, non?» Certes.

Reste à comprendre comment un club au rendement garanti, dont on dit qu'il épuiserait plus de 15 millions par saison, ne parvient pas à assurer une rénovation sans éviter les procédures dévolues aux nécessiteux. «Problème d'argent, selon Lüthi. Pendant des années, la Ville n'a pas voulu investir.» «On se rend compte aujourd'hui qu'on ne peut plus construire, mais rénover, constate Scheidegger. Regardez à Zurich, la rénovation de l'Hallenstadion donne un résultat catastrophique. Le hockey sur glace n'a pas encore réussi, comme le fait le football aujourd'hui, à être soutenu par des partenariats public/privé. Or, si l'on acceptait auparavant des atmosphères rustiques, les spectateurs veulent désormais du confort, et une certaine sécurité vis-à-vis des sponsors est exigée.» Le «mur» gardera néanmoins ses proportions déraisonnables. La dernière louange qui y descendra n'est pas pour tout de suite.