Euro 2016

L'heure de vérité pour l'équipe de Suisse

Fin d'un long processus et - peut-être - début d'une belle histoire, la Nati affronte l'Albanie à 15 heures ce samedi à Lens. Elle n'a jamais commencé un Euro en affichant pareille sérénité. A confirmer sur le terrain

Le grand jour est arrivé. A 15 heures ce samedi, l’équipe de Suisse de football disputera son premier match de l’Euro au stade Bollaert-Delelis de Lens contre l’Albanie. Une rencontre fratricide et passionnante, entre une Suisse très albanaise et une Albanie très suisse, entre Granit et Taulant Xhaka, adversaires d’un soir et frangins d’une vie.

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Mais la partie sera davantage que cette confrontation particulière qui intrigue toute l’Europe. Elle sera capitale, car son vainqueur prendra déjà une sérieuse option sur la qualification en huitièmes de finale. Elle permettra aussi, après un printemps de matches amicaux forcément disputés avec moins de rage au ventre, de juger cette équipe de Suisse sur pièce. C’est l’heure de vérité. L’aboutissement d’un long processus et, peut-être, le début d’une belle histoire dont la trame de fond se tisse depuis longtemps.

Pour la Suisse, l’Euro 2016 a vraiment commencé le 1er juillet 2014 peu après 15h30, heure brésilienne. L’arbitre suédois Jonas Eriksson siffle la fin du huitième de finale opposant la Suisse à l’Argentine au Mondial. L’équipe de Suisse a été à la hauteur des attentes, elle a muselé Lionel Messi et ses coéquipiers jusque dans les prolongations. Mais une inspiration d’Angel Di Maria lui a été fatale à la 118e minute de jeu. 1-0, score final. Ainsi se termine l’ère Hitzfeld, sélectionneur-messie arrivé six ans plus tôt, sur une performance satisfaisante mais un résultat frustrant. Pendant ce temps, un homme se retrousse les manches. Vladimir Petkovic, désigné en décembre 2013 déjà, s’apprête à prendre le relais et à tenter de réussir là où «Gottmar» lui-même a échoué: qualifier la Nati pour un Euro.

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Zéro point, des doutes

Deux mois plus tard, l’Euro 2016 semble déjà s’éloigner. Au bout de nonante minutes passées à dominer la Slovénie, la Suisse est battue 1-0. Ajouté au revers inaugural contre l’Angleterre, plus acceptable, cela fait deux matches, zéro point, mais beaucoup de doutes. Vladimir Petkovic est-il vraiment à la hauteur de la tâche? Est-il seulement l’homme de la situation? L’ancien entraîneur de la Lazio veut une équipe offensive, mais a-t-il les joueurs pour le faire? Deux matches depuis l’Argentine, et l’équipe de Suisse est presque en crise.

Et puis l’Euro s’est rapproché, petit à petit. A coups de victoires attendues contre des adversaires peu intimidants, soit, mais de victoires quand même. La Suisse fait le boulot. Jusqu’à ce samedi 5 septembre 2015 où Vladimir Petkovic et ses hommes ont frôlé le pire avant d'offrir le meilleur. On connaît l’histoire; on la racontera encore longtemps. Menée 2-0 par la Slovénie, l’équipe de Suisse retourne la situation en quatorze minutes pour s’imposer 3-2. Un succès décisif en vue d’une qualification pour l’Euro. Trois matches plus tard (victoires contre Saint-Marin et l'Estonie, défaite contre l’Angleterre), elle y est pour de bon. Sans passer par les barrages.

Avant chacun des trois Championnats d’Europe des nations auxquels elle a pris part, l’équipe de Suisse a été confrontée à des difficultés. 1996: le sélectionneur Artur Jorge éconduit les stars alémaniques de l’équipe Alain Sutter et Adrian Knup. 2004: plus habituée aux grandes compétitions, la Nati doit tout réapprendre. 2008: l’éviction du capitaine Johann Vogel remet en cause le statut d’icône de Köbi Kuhn. 2016? Il y aura bien quelques remous, mais rien qui ne pourrisse la vie du groupe.

Explications convaincantes

Le 18 mars tombe la sélection de Vladimir Petkovic pour les deux matches amicaux du mois de mars, ultime rassemblement de la Nati avant la dernière ligne droite vers l’Euro. Avec un absent de marque: Gökhan Inler. Peu utilisé dans une équipe à Leicester City, le numéro 8 et capitaine de la Nati depuis l’annonce de la retraite internationale d’Alex Frei en 2011 est mis sur la touche. Il n’y a de passe-droit pour personne, explique en substance le sélectionneur droit dans ses bottes. Les absents (du onze de base de leur club) ont toujours tort. Et contrairement aux explications de Köbi Kuhn dans l’affaire Vogel, celles de Vladimir Petkovic convainquent.

Choisir 23 joueurs pour l’Euro, c’est en laisser beaucoup d’autres à la maison, même pour une équipe comme la Suisse. Dans le désordre et par exemple: Fabian Lustenberger (pourtant incontournable au Hertha Berlin), Valentin Stocker (pourtant décisif lors de la campagne qualificative) et Pajtim Kasami (pourtant presque sans égal sur le plan du potentiel offensif). Mais contrairement à ce qui s’était passé en 1996, le tout passe sans remous.

Joueurs préservés

Quant à la gestion de l’événement, elle est parfaitement maîtrisée, loin des balbutiements de 2004. Le climat sécuritaire inquiète l’Europe entière à l’approche de la compétition? L’équipe nationale renforce son staff ad-hoc mais reste sur le mode «pas de panique» en matière de communication. A ce titre, elle protège les joueurs plus que jamais, de mémoire de suiveurs de la Nati de longue date. Ne parlent aux médias que les joueurs désignés pour le faire lors des conférences de presse certes quotidiennes, mais bondées et multilingues. Pour frustrer les journalistes en quête d'exclusivités, c’est bingo. Mais pour préserver les joueurs aussi.

De fait, les derniers mois de l’équipe de Suisse vers l’Euro sont, vu de l'extérieur, un long fleuve tranquille, sans histoire ni guerre d’égos. Même le spectre d’un supposé «Balkangraben» au sein du groupe reste discret. Tous les joueurs, tous les membres du staff, face caméra comme en «off», l’assurent d’une même voix: l’ambiance est merveilleuse dans une équipe où il n’y a pas de clans distincts, juste des «affinités» qui définissent avec quels coéquipiers chacun passe son temps libre.

Tout va très bien

Le doux ronron n’est perturbé que par quelques blessures survenues assez tôt pour que chacun puisse digérer le choc (Drmic, Klose) ou sans gravité rédhibitoire (Embolo, Schär). Au bout de deux semaines de camp à Lugano et d’une dernière semaine de préparation à Montpellier, les 23 Suisses semblent d’attaque. Tout va très bien, madame la marquise? Tout va très bien.

Pourtant il faut, il faut que l’on vous dise, on déplore un tout petit rien. Depuis le début de l’année, l’équipe de Suisse n’a jamais totalement convaincu sur le terrain. Aux deux prestations ratées du mois de mars (défaites 1-0 en Irlande et 2-0 contre la Bosnie-Herzégovine) ont succédé deux performances plus abouties en juin contre la Belgique (défaite 2-1) et la Moldavie (victoire 2-1), mais rien de franchement éblouissant. Les premières questions récurrents concernent la charnière centrale, pas toujours rassurante et à la composition variable. Le doute n’existe plus depuis que Johan Djourou et Fabian Schär sont venus répondre aux médias en binôme jeudi. Les autres interrogations planent sur l’animation offensive.

La bande de Vladimir Petkovic devra y répondre samedi après-midi contre l’Albanie, dans un match qui se jouera, selon Johan Djourou, «à 60% sur le plan émotionnel». Pour ne pas décevoir, la victoire est impérative. Sans quoi le climat autour de l’équipe deviendra beaucoup moins confortable. Mais alors que l’Euro débute sur fond de luttes sociales et de menace terroriste en France, que les Bleus l’abordent sans avoir eu le temps de digérer toutes les affaires qui les ont perturbés ces derniers mois, il y a quelque chose d’agréable - sinon de rassurant - à n’avoir à faire à l’équipe de Suisse qu’un procès sportif. Qu’il est largement encore temps de gagner.

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