«Quand quelqu’un parle de sports au Ghana, on sait tout de suite qu’il parle de football. De temps en temps, ça peut être de la boxe ou du tennis de table mais, généralement, ça veut dire football. Et les sports des femmes alors – le netball, le rounders et tous les autres?» Le cri du cœur de cette lectrice du journal Daily Graphic, pourtant rédigé il y a plus de quarante ans, n’a pas vieilli. Car, si elle regrettait alors que ses compatriotes oublient trop vite les pratiques sportives des femmes, qu’en est-il aujourd’hui? Que savons-nous de la longue histoire des sportives africaines?

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A partir du début du XXe siècle, les pratiques physiques européennes sont pour les colonisateurs britanniques de la Gold Coast (ancien nom du Ghana) un moyen de «civiliser» les jeunes Africaines. En s’appuyant sur les clichés coloniaux alors en vogue à propos de la sexualité des femmes noires, l’administration coloniale considère en effet que l’éducation physique et sportive d’inspiration britannique leur permettra d’être plus respectables, d’avoir des mouvements moins «sexys» et indécents.

Les codes de la bourgeoisie britannique

C’est notamment à l’école que de premières jeunes filles découvrent les gymnastiques hygiéniques et quelques sports considérés comme «féminins»: tennis, hockey sur gazon, netball, rounders, athlétisme, etc. En parallèle, quelques jeunes femmes, de la bourgeoisie lettrée africaine d’Accra, s’adonnent aux sports dans un contexte associatif. Beaucoup se conforment aux codes de la féminité bourgeoise britannique. Mais d’autres ont des trajectoires plus subversives.

Mabel Dove, par exemple, joueuse de tennis chevronnée, prend régulièrement la plume dans les années 1930 pour encourager les jeunes femmes noires à faire du sport. Et en 1934, cette militante anticolonialiste et féministe fait de l’héroïne de son nouveau livre une jeune joueuse de tennis impertinente, qui interroge la discrimination raciale en Afrique de l’Ouest. Malgré tout, comme en Europe, cela reste difficile pour les femmes et les filles de faire du sport, tant cette activité est associée aux loisirs masculins.

Le pays obtient son indépendance en 1957. Le Ghana de Kwame Nkrumah, socialiste et panafricain convaincu, mise sur une scolarisation croissante, notamment pour les filles, mais aussi sur un investissement important dans le sport, dans un souci de reconnaissance internationale. En dépit d’une focalisation sur les sportifs (et notamment les footballeurs), quelques championnes émergent. C’est le cas des athlètes Christie Boateng, Alice Annum et Rose Hart, premières Ghanéennes à participer aux Jeux olympiques, en 1964 à Tokyo.

Des «diplomates» ghanéennes en survêtement

Quelques femmes, comme l’enseignante Betty Okyne (membre de la Central Organisation of Sport – COS – qui chapeaute alors les activités sportives du pays), s’expriment aussi à la radio et dans la presse pour appeler les jeunes Ghanéennes à faire du sport, afin de devenir de jeunes femmes élégantes et des mères en bonne santé.

Mais la pratique des sportives d’élite reste étroitement encadrée. La COS exige d’elles qu’elles soient des jeunes femmes modèles pour représenter leur pays et elles sont donc en permanence accompagnées à l’étranger par des chaperons qui veillent à leur bonne conduite. Certaines ont même servi une «diplomatie du ping-pong» en pleine guerre froide, quand les rencontres de la championne de tennis de table Ethel Jacks avec des pongistes chinoises permettaient de mettre en scène l’amitié politique nouée avec la Chine communiste.

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Finalement, que ce soit pendant la période coloniale ou dans le Ghana indépendant, on constate que la question du contrôle des corps et de la moralité des sportives ghanéennes est omniprésente dans l’histoire de leur pratique. Alors qu’elles sont prises en étau entre un devoir de respectabilité féminine et des clichés coloniaux sur la sexualité des femmes noires, les sportives tracent toutefois des parcours singuliers, voire subversifs, et ce depuis près d’un
siècle.