Une seule a vraiment compté. Une entre mille, entre toutes. Pas n’importe laquelle: une raquette magique. La dernière que Roger Federer ait molestée, la dernière qui ait écopé de ses névroses inavouables de surdoué cabochard. «Je l’ai cassée à Hambourg, en 2001. Ce jour-là, j’ai eu honte de mon comportement et j’ai décidé de changer.»

Une raquette, une seule. Aujourd’hui, elle ressemble à une tapette éreintée et, selon les derniers indices, repose chez un serrurier de Baden-Baden. En une furie incantatoire, elle a donné naissance au plus grand tennisman de tous les temps, Federer Ier, prince des élégances. «Après avoir cassé cette raquette, Roger s’est juré de devenir adulte. Il a entrepris de mûrir. En réalité, il s’est métamorphosé», rapporte Yves Allegro, témoin d’une mutation féerique.

Car il n’est point de champions innés, comme il n’est point de lexique pour en restituer la fulgurance abstraite – comment décrire les mécanismes complexes et alambiqués qui, d’un talent donné, aboutissent à une expression aussi déliée? Peu ont connu «ça». Peu ont vécu l’instant béni de l’aisance, quand de chaque geste émane une simplicité suspecte, une sorte de prodigieuse évidence. L’impression fallacieuse que c’est facile. Comme un déploiement espiègle de virtuosité, un tennis du bonheur sorti d’une rêverie d’enfant. Comme si le bras devenait, par quelque connexion mystique, le prolongement des intentions les plus irrationnelles.

Roger Federer. Combien d’autres? Zinédine Zidane, Michael Jordan, Tiger Woods. Quelques outrages aux laborieux et aux velléitaires, à l’opiniâtreté chiche et bien éduquée, à la standardisation des genres. Roger Federer face aux fonctionnaires de la rixe sportive, longue procession de mâchoires conquérantes et de regards torves, de jeux fermés et de poings serrés, là où l’amorti est un coup de mou, la volée une fuite en avant, le lob une envolée lyrique.

Une bourgeoisie cartésienne, d’obédience utilitaire, a exterminé les artistes. Il y a dans toutes les arènes du monde des bons joueurs, des talents et des grands compétiteurs. Puis il y a eux, les affranchis. Il y a Roger Federer.

Sous sa conduite, la balle est devenue intelligente. Elle a pris position sur tous les terrains, sans vergogne, implacable. Il ne lui a manqué que la parole. «J’en suis arrivé à m’ébahir moi-même», reconnaît Roger Federer. L’artiste a domestiqué les complexités de son sport sans en trahir la nature profonde, de l’instinct au génie créatif, de l’empirique au hiératique, d’un tennis de préau à une géométrie du court. Roger Federer. Comment expliquer? L’irruption de l’esthétique dans la bataille humaine. L’intrusion gaillarde de la facétie dans la stratégie. Un palmarès épais comme un annuaire de l’ATP. Un cheminement chaotique: les louanges, l’attente, les emmerdes, le travail, le doute, le succès. La vie.

Il n’est point de champion inné, seulement un brave garçon sorti d’une allée fleurie d’Oberwil, paisible bourgeoisie, encombré d’une dextérité providentielle, déchiré entre une haute idée de l’excellence et la nécessité de concrétiser, de remporter, de pérenniser. Il y avait juste Roger Federer, perfectionniste convulsif, trop doué pour comprendre que le talent consiste d’abord à se taper le cul par terre – sa définition selon Jacques Brel – dans la tiédeur d’un matin blême. Car il n’est point, jamais, d’habileté prête à l’emploi. Le tennis est fourbe: il exige une quête forcenée de minutie, mais tait prudemment des inclinations utiles pour l’extravagance. Il demande de travailler dur et, en même temps, de jouer. Il requiert l’asservissement d’un chien de cirque et la dramaturgie d’un film d’auteur.

Une raquette, une seule, a tout changé. D’un coup, l’esthète a surmonté docilement son aversion pour l’entraînement, et s’est taillé un destin de vainqueur. Trois années de suivi psychologique, assorties d’efforts extrêmes, ont perpétué, au stade primaire de la concrétisation, la subtile alchimie de la fiabilité et du talent à l’état pur. Pierre Paganini, préparateur physique: «Certains joueurs brillent par leur mental, d’autres par leur force athlétique, d’autres encore par leur agilité. Roger les domine tous car, entre ces paramètres multiples, il obtient l’harmonie ultime.»

Une raquette, une seule. «A Hambourg, j’ai pris conscience que je ne pouvais pas continuer à hurler comme un idiot, à commenter chaque faute à voix haute et à détruire mes raquettes. Je devais grandir et apprivoiser ma frustration.» «Je ne sais pas si les gens se souviennent de moi à l’époque, mais j’étais quelqu’un de triste. Puisque j’étais perfectionniste, je ne supportais pas l’erreur. Je pleurais souvent. Aujourd’hui, je suis beaucoup mieux dans ma tête. J’oublie un échec en cinq minutes.»

Flegme volontariste, ou équanimité à usage thérapeutique. Surtout, ne pas ressasser. Ne jamais regarder en bas: vertige des cimes où, malgré une certaine hauteur de vue, la peur du vide a parfois poussé Roger Federer à voir Roland-Garros comme une vulgaire anicroche, bravo Rafa, même pas mal…

En 1999, le prodige a failli tout arrêter, las d’inanités humiliantes. «Je suis entré très vite dans le top 300 et, brusquement, je n’ai affronté que des adversaires mieux classés. J’ai perdu. Je n’ai pas pris l’entraînement au sérieux, car j’ai pensé qu’il ne pouvait rien arriver. A force, j’en ai eu assez.»

Ses rapports distendus avec la relation de cause à effet ont insinué une vision manichéenne de l’existence, articulée autour des héros obligatoires et des nullités immuables. Un peu cossard, un peu grognard, vaguement désinvolte, Roger Federer était trop pénétré de son importance pour envisager la défaite avec sérieux, autrement que comme un commérage de vestiaires ou l’invention d’un antéchrist. «Roger trichait même à des jeux de société comme «Hâte-toi lentement». Quand il perdait, il envoyait les pièces à travers le salon», rapporte sa sœur Diana.

Yves Allegro, dans L’Equipe magazine: «Quand Roger est arrivé au Centre national d’Ecublens, il ne parlait pas un mot de français. C’était dur. Il pleurait beaucoup, notamment quand il perdait. C’était aussi une grande gueule. Il était régulièrement viré de l’entraînement, mais il n’en avait rien à cirer.»

«Roger avait une attitude de morveux, d’enfant gâté», confirme Peter Lundgren, l’un de ses premiers mentors. Mats Wilander: «Les surdoués oublient souvent que, en face d’eux, il y a un joueur. Quand la balle revient, ils sont étonnés. Quand elle revient trop souvent, ils s’agacent et finissent par solder, pour ne pas endosser la responsabilité d’être battu.»

Il n’est point de champions innés, seulement des surdoués pathologiques, acculés à l’excellence. Roger Federer était adroit au tennis, au football, au ski. Doué immensément, désespérément. «La nuit, après une défaite, je pleurais et je donnais des coups de tête dans mon oreiller. Un moment, j’ai pensé que j’étais peut-être cinglé. Mais des amis m’ont dit que leur petit garçon faisait pareil.»

Dans la confrontation, le jeune homme s’est ému d’adversaires plus gauches ou déshérités: «Je les prenais en pitié parce que j’étais issu d’un pays riche, et parce que j’avais reçu un don à la naissance.» «Quand je voyais arriver un type avec une technique un peu laide, j’étais convaincu de l’écraser. Je ne pensais pas une seconde que son style pouvait être efficace. Du coup, si j’étais malmené, je ne savais plus comment réagir. J’espérais que la rencontre bascule par magie. Je ne réalisais pas que je devais lutter. Pour cette raison, j’ai mis des années à battre Hewitt, Agassi ou Nalbandian. Quand j’ai compris pourquoi je perdais, je suis devenu meilleur.»

Avant de songer à battre ses rivaux, Roger Federer a dû vaincre ses propres ambivalences. «Je luttais tellement contre mes frustrations que, souvent, je sortais du court lessivé.» Pensif: «J’aime ce sport et, jeune, je ne l’ai pas assez montré. A cet égard, je nourris des regrets irréparables sur ma carrière.»

Il n’est point de champions innés, uniquement des héritages génétiques. «Comparé à d’autres, j’avais beaucoup de solutions dans mon jeu. Paradoxalement, ce fut un handicap. Quand la balle arrivait, je devais choisir entre une multitude de variantes. Un joueur moins complet n’a pas ce problème: il hésite entre une ou deux options. Quand j’ai commencé à gagner, mon jeu est devenu comme un puzzle. Tout s’est imbriqué de manière assez naturelle.»

Peter Lundgren, une larme au coin de l’œil: «Finalement, Roger était un chic type. Il souffrait simplement de ce don qui le sortait de la norme, et ressentait le besoin de le justifier en tout temps, par des gestes grandioses. Roger culpabilisait d’échouer. Sur le court, il se traitait constamment de minable.» Lui, apaisé: «Les attentes étaient énormes. Je ne pouvais que décevoir.»

Une raquette, une seule. Mais aussi le décès de Peter Carter, son guide spirituel. Ou encore la rencontre avec Pierre Paganini, son préparateur physique. Ou une défaite mortifiante au premier tour de Roland-Garros, en 2003, dans un accès de fatalisme. Des débâcles, des déboires. L’intervention de l’aléatoire pour, peu à peu, subordonner des talents disproportionnés à des qualités humaines mal dégrossies – la résistance à la contrariété, l’obstination, l’aplomb.

Dans ce cheminement, Roger Federer a toujours décidé seul, sous l’égide de ses parents. Notoirement réfractaire à l’ingérence, il n’a obéi qu’à une logique, la sienne, et n’a jamais vu dans l’autorité bureaucratique que des ronds-de-cuir sourcilleux. Pierre Paganini: «Roger n’applique pas machinalement les consignes. Il ne consomme pas. Il veut comprendre puis apporter sa créativité.»

Journaliste à la Basler Zeitung, Beat Kaspar se souvient «d’un garçon bien élevé, timide mais curieux, qui posait des questions sur tout; le fonctionnement d’un journal, l’économie, le business». Roger Federer apprend vite et comprend bien. Il s’est incliné six fois contre Tim Henman, avant de réussir à décrypter son service et de remporter tous les duels à venir. Même retournement de tendance avec Hewitt, Agassi, Nalbandian. Et déjà avec Dany Schnyder, frère de Patty, chez les juniors.

Le fonctionnement est intuitif, adossé à une démarche pragmatique et planifiée. Roger Federer a fondé sa carrière sur une conviction profonde, sans l’aide d’un ministère tiers-mondiste, sans la culture de la confrontation d’un pays vertueux, élevé dans la vulgarité de la victoire.

A 14 ans, le phénomène d’Oberwil s’est inscrit au Centre national d’Ecublens sans consulter personne – ses parents l’ont appris par une interview – et a voyagé seul à travers l’ Europe, malgré une phobie de l ’avion. A 20 ans, il a géré ses activités commerciales en famille, quand IMG garantissait leur essor. A 22 ans, il a établi son camp de base dans le désert des Emirats, quand toute la corporation travaillait en Floride. A 27 ans, les demandes d’interview lui parviennent encore par SMS, sur le téléphone portable de sa compagne, quand l’ATP préconise une communication de type nord-coréenne.

Roger Federer s’est emmuré dans une ascèse protectrice, dont il embrasse toutes les valeurs cardinales. Le champion transpire et règne. Il avoue un désir farouche, quasi viscéral, d’épousseter des records et d’exister à titre post hume. Il avoue moins volontiers quelque rancœur subsidiaire (Djokovic, Agassi, la versatilité médiatique).

Roger Federer contrôle tout, dirige tout, surveille tout. A 27 ans , il est le leader mondial dans son secteur d’activité, capitaine d’une industrie florissante dont le bénéfice annuel avoisine les 36 millions de francs.

Son règne a fini par sembler oppressif, avant que, vile ironie, il ne soit compromis par une maladie insignifiante, la mononucléose. Comme Salieri prenait Mozart pour référence et désespérait de sa médiocrité, Andy Roddick a souffert d’être réduit à la normalité par un génie hermétique, dans la quiétude d’un règne insolent. La foule en est venue à prendre parti pour l’ardeur inoffensive des vaincus, tant l’excellence qui la disqualifiait semblait échapper à ses standards.

Tout l’enjeu, pour la carrière de Federer, n’a jamais consisté qu’en la banalisation du brio, à travers le prisme du bien et du mal. Trop de talent tue le talent. La maîtrise, quand elle atteint ce degré d’optimisation, devient inaccessible à l’empathie, donc à l’engouement, et rompt le principal ressort de la dramaturgie sportive, l’incertitude. Drapé dans un halo d’invincibilité, Roger Federer est apparu mi-homme mi-monstre. Quelque chose d’odieux et de divin.

Exonéré du devoir de s’inquiéter, Roger Federer s’est infligé une rigueur. Il a renoncé à la liberté de s’émouvoir, à la nécessité de s’épancher. Il a combattu les idées reçues à renfort de félicité («very tough game») et d’éloges appuyés sur ses adversaires, jusqu’aux plus inopérants («fantastic player»). Il n’a cessé de ramener la prouesse à sa dimension terre à terre, toujours, afin de ne pas raviver des attentes élevées, des espoirs vertigineux. Plus on tombe de haut, plus ça fait mal.

Dans cette quête éperdue d’authenticité, Roger Federer en est devenu terriblement helvétique et, en cela, aussi universel, dans l’imagerie populaire, que le Cervin, Guillaume Tell ou la barre Ovomaltine. Dangereusement prospère, certes, mais typique: précision, discrétion, travail et sérieux. Le citoyen gagne mieux sa vie que Daniel Vasella, mais ses revenus ne choquent pas. Le champion a davantage de compliments sur son jeu qu’une Miss Suisse sur son quotient intellectuel, mais le peuple n’y voit aucune impudence, car «unser Rodgeur» est quelqu’un de bien: il ne drague pas, ne boit pas, ne fume pas. Il aime sa maman, sa ville et son club de foot. Il est au surplus un excellent joueur de yass, Suissitude AOC, champion propre en ordre, un corps sain surmonté d’une tête solidement boulonnée. Biotope helvétique. L’art de fréquenter tous les milieux sans appartenir à aucun.

Mais il n’est pas de champions innés, et encore moins de pérennité pour la maîtrise. Un beau jour, l’invulnérable, l’irréprochable, l’imperturbable Federer est tombé malade. Un virus porté par 90% de la population a rappelé le demi-dieu à son hérédité, selon les affres de la malfaisance ordinaire. Malade, comme le dernier des gueux. Ce n’était pas encore l’impotence, mais c’était déjà un début de fragilité.

Est-ce le sort qui l’a éveillé aux privilèges des conquérants? Est-ce le stade jubilatoire de la désillusion quand, après avoir «tout» perdu (Le «désastre» de Wimbledon, les Jeux, la première place mondiale), apparaît vaine et dérisoire la volonté de tout maîtriser? Dans le péril, peu à peu, est apparu un talent moins noble, le rare qui n’était pas acquis au départ, délaissé dans la solitude d’un règne insolent: la bravoure. Batailler, risquer, s’obstiner. Roger Federer était un génie, il est devenu un joueur extraordinaire. Il était admiré, il est désormais chéri. Maître et seigneur.

Son entregent, sa considération pour le genre humain incarnent une aménité nouvelle, rarement vendue dans les supérettes de l’idéologie sportive, où prospèrent la sémantique guerrière et la simagrée caressante. A l’ère des faux cheveux, des faux ongles et des faux culs, Roger Federer s’offre l’excentricité suprême d’être lui-même. «Il est vrai que j’éprouve un certain besoin d’être aimé. Je vivrais mal d’apparaître comme un mufle.»

Tout le monde l’aime parce que, entre deux palaces, Roger Federer nous ressemble. Il a des jubilations de petit écolier, exprimées avec une spontanéité contagieuse. Il répond aux interviews comme il parlerait à son garagiste, choisit ses vêtements avec des fébrilités postpubères, ne se départit jamais de Mirka Vavrinec, «sa» Mirka.

Champion attachant. Champion trop abouti, éventuellement, pour ceux qui ne conçoivent pas la perfection sans un contre-pouvoir pour l’étalonner – et Rafa arriva. Déification du troisième type, déification d’un chic type, même s’il y a quelque chose d’obscur, nécessairement, dans cette obstination à paraître normal, à échapper aux magnificences de son destin. «J’ai créé un monstre», a déploré «Mr Perfect», lasse d’être attendu glorieux, invincible et souriant sur tous les tournois du monde.

Esclave de son brio, de sa probité, «Roger s’émancipe encore, mais rarement», rapporte un proche. Le fiancé de la nation paie ses impôts à Schwyz, et non à Dubaï, où il réside la plupart du temps, parce que le déficit d’image serait plus lourd que la perte financière.

Attaché à son immunité de nice guy, Roger Federer ne parle jamais de politique et muselle son entourage. Sujets tabous: Mirka Vavrinec, les ennuis de santé et l’échec commercial des produits cosmétiques RF.

Est-il devenu une star? Qu’à Dieu ne plaise. Aujourd’hui, un talent inné devient un champion accompli, hors du temps et ad eternum. Ainsi soit le sacre de l’enfant roi.