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Jim Ratcliffe annonce le lancement d'une équipe britannique pour la Coupe de l'America, à Londres, le 26 avril. 
© TOBY MELVILLE

Football

L’homme le plus riche de Grande-Bretagne domine le sport vaudois

Malgré la relégation du Lausanne-Sport, Ineos devrait continuer de soutenir le club. C’est d’ailleurs en revitalisant des usines pétrochimiques dont plus personne ne voulait que Jim Ratcliffe, le patron et fondateur de l’entreprise, est devenu, ce printemps, l’homme le plus riche du Royaume-Uni

Le sport a son propre univers financier, ses propres codes économiques. Afin de mieux les comprendre, Le Temps consacre des articles réguliers à la thématique du sport business. Chaque mois, retrouvez nos enquêtes, portraits, reportages ou analyses sur ces liens qui unissent le sport et l'argent.

Le thème précédent: Wladimir Andreff: «Il ne faut pas trop attendre des JO bon marché»

L’argent ne fait pas le bonheur. Ceux qui l’avaient oublié en ont eu une nouvelle preuve ce dimanche 13 mai quand, sur la pelouse du stade de la Pontaise, le Lausanne-Sport s’est incliné contre le FC Thoune. Deux buts à zéro, une dernière défaite qui signait la relégation du club en Challenge League

Ironie du sort, au moment où les joueurs devaient se résoudre à être relégués, leur patron se retrouvait en tête du classement du Sunday Times. James Ratcliffe, Jim pour les intimes, est désormais l’homme le plus riche du Royaume-Uni avec une fortune estimée à 21 milliards de livres (28 milliards de francs).

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Le patrimoine de Jim Ratcliffe n’a pas suffi au Lausanne-Sport pour relever la tête. Sa compagnie Ineos a racheté le club en novembre 2017, pour un montant inconnu. Depuis, c’est le président, David Thompson, qui assiste aux matches à la place d’Alain Joseph, ancien président du club. Le frère du milliardaire, Bob Ratcliffe, est devenu cet hiver directeur du «LS Vaud foot SA». Mais Jim Ratcliffe, lui, n’est pas venu assister aux performances de son équipe, malgré son intérêt pour le ballon rond. Pendant son enfance et son adolescence, «je passais mon temps à jouer au football», a-t-il expliqué au Times. Les années qui vont suivre, il délaissera pourtant les stades pour leur préférer les forages pétroliers.

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Du pétrole partout

Ineos est aujourd’hui l’une des plus grandes sociétés pétrochimiques du monde, active notamment dans le gaz de schiste. L’entreprise revendique un chiffre d’affaires de 60 milliards de dollars. Elle compte 181 sites dans 22 pays, où travaillent 18 500 collaborateurs. Ineos est partout, car les produits chimiques qu’elle fabrique font partie de notre environnement. Ces molécules, souvent dérivées du pétrole, sont contenues dans nombre de cosmétiques et de médicaments. Elles donnent aussi des huiles de moteur, des peintures, des emballages et même des pesticides. James Ratcliffe, qui possède encore plus de 60% du capital d’Ineos, a soigneusement évité d’introduire l'entreprise en bourse. Résultat: impossible de savoir comment il structure son activité, et surtout ses avoirs.

Jim Ratcliffe, 65 ans, mais toujours mince et sportif, aime à répéter qu’il a appris à compter en observant les cheminées des usines depuis la fenêtre de sa chambre, dans la banlieue de Manchester. Son ascension est aussi remarquable que sa ténacité. Ingénieur en chimie, il passe quinze ans chez Exxon. Dans les années 1990, l’industrie pétrolière se débarrasse à bas prix de ses sites chimiques. Il crée alors Ineos en 1998 et rachète ces usines les unes après les autres, à moindre coût. La prise de risque est importante. Pour trouver les fonds, James Ratcliffe, alors âgé de 40 ans, hypothèque sa propre maison. Mais il ne le regrettera pas: année après année, le groupe gagne des marchés et survit même à la crise de 2009.

«Monsieur Non»

Une stratégie «opportuniste», comme il l’expliquait lundi à la presse: «Nous nous sommes concentrés sur les entreprises qui n’étaient pas tendance, ni sexy. Des usines détenues par de grands groupes dont nous savions qu’ils étaient négligents avec leurs coûts fixes. On les a gérées un peu mieux, on a réduit les coûts, rempli les carnets de commandes et, au bout du compte, elles sont très rentables.»

Pour parvenir à ses fins, James Ratcliffe, surnommé «Mr No» par les syndicats anglais, a usé d’un management pour le moins musclé. En 2013, il a menacé de fermer la raffinerie de Grangemouth pour faire accepter aux syndicats un gel des salaires et une interdiction de faire grève pendant trois ans. Les travailleurs ont accepté ses conditions sans broncher, de crainte de perdre leur emploi – «une humiliation», considère alors le Guardian. «Nous sommes économiquement rationnels, disait-il à l’époque au Financial Times. S’il y a une hémorragie d’argent, il faut faire quelque chose, vous ne pouvez pas vivre la tête dans le sable.»

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Installation à Saint-Sulpice

Avec Jim Ratcliffe, ce sont les affaires qui passent en premier – quitte à provoquer des dégâts sociaux, mais aussi environnementaux. En juillet 2009, Ineos paie une amende de plus de 3 millions de dollars pour avoir violé les lois sur l’environnement dans son usine d’Addyston, en Ohio, et s’engage à améliorer son système de filtration des particules rejetées dans l’air. En avril 2017, le Guardian révèle que sa compagnie compte sur le Brexit pour éviter de payer les taxes européennes sur le CO2.

C’est que James Ratcliffe est un ultralibéral et un âpre négociateur. Sans concessions, y compris avec le gouvernement britannique. En 2010, en proie à des difficultés financières, le patron demande un report de paiement de la TVA pour un an. Face au refus des autorités, il transfère illico presto le siège de son entreprise à Rolle. Un choix qui, selon ses propres estimations, lui permet d’économiser 120 millions de francs d’impôts chaque année. Au passage, il devient résident fiscal suisse et s’installe à Saint-Sulpice en 2010.

Fitness et moto

Nul ne connaît la teneur de l’accord passé alors avec les autorités fiscales vaudoises. Cette information n’est pas publique, répond le service de Pascal Broulis. Se pourrait-il qu’en échange d’un paquet fiscal attrayant, Ineos se soit engagée à investir dans la vie locale? Cela expliquerait en tout cas le rachat du Lausanne-Sport, ainsi que le sponsoring du Lausanne Hockey Club et des équipes de jeunes joueurs et joueuses de football dans le canton de Vaud. La sensibilité de Jim Ratcliffe n’est probablement pas non plus pour rien dans ces choix: à titre personnel, l’entrepreneur n’a pas perdu son goût pour le sport.

L’homme est un habitué des expéditions aux deux pôles, fait régulièrement de la moto en Afrique et une heure de fitness par jour. Le marathon reste sa discipline fétiche et il a même créé la fondation Go Run For Fun (va courir pour t’amuser), qui promeut la course à pied auprès des enfants. Mais Jim Ratcliffe sait aussi profiter de sa fortune. Il possède plusieurs jets privés et deux yachts de luxe appelés Hampshire (56 mètres de long) et Hampshire II (78 mètres).

Relocalisation

Jim Ratcliffe a cependant plié bagage en 2016, après six ans passés sur les bords du Léman. Fervent partisan du Brexit, il a cédé aux sirènes des autorités britanniques, qui l’ont convaincu de revenir sur ses terres. «Ineos revient en Grande-Bretagne», clamait la compagnie sur son site le 7 décembre 2016. La résidence personnelle du fondateur était alors relocalisée en Angleterre. L’entreprise, elle, est toujours décrite comme «anglo-suisse».

«Sept de nos principales activités pétrochimiques sont gérées depuis notre siège de Rolle», insiste Richard Longden, porte-parole de la compagnie. Au Registre du commerce, Ineos AG, Ineos Europe et la holding Ineos sont toujours basées à Rolle. Ineos Football, chargée de gérer les investissements dans le domaine, l’est également. David Thompson en est l’administrateur aux côtés de Florence Dages, responsable financière chez Ineos. Nul ne sait précisément combien la société a déjà investi dans le Lausanne-Sport.

Mais elle ne retirera sûrement pas ses billes en raison de cette relégation. «Nous maintenons une forte présence en Suisse et continuons à investir dans la communauté où nous sommes basés», précise Richard Longden. Les fans du Lausanne-Sport n’ont plus qu’à espérer que Jim Ratcliffe sera aussi habile pour ressusciter un club relégué que de vieilles plateformes offshore

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