Escalade

L'homme qui a vaincu El Capitan en solo

A 31 ans, samedi matin, Alex Honnold est arrivé à bout de la légendaire face d’El Capitan, dans le parc national de Yosemite, aux Etats-Unis. Il a effectué cette ascension en 3h56, en solo, c’est-à-dire seul et sans corde

Comment se prépare-t-on pour établir un record? Samedi matin à 5h32, Alex Honnold a enfilé son t-shirt rouge porte bonheur. Un pantalon aussi. Il a ensuite préparé son petit-déjeuner habituel: de l’avoine, des graines de chia, d’autres de lin et des myrtilles. Puis il a conduit son bus blanc dans la prairie au pied d’El Capitan dans le parc de Yosemite. Et il est parti.

Au pied de la falaise, il a mis ses chaussons et lacé son sac de magnésie autour de ses hanches. C’est tout. Pas de corde pour Alex Honnold. Rien, hormis ses mains et l’acier trempé de son mental pour se mesurer aux fissures de la plus célèbre face granitique du monde.

3 heures 56 minutes plus tard, à 9h28, il atteignait le sommet d’El Cap et s’inscrivait ainsi dans l’histoire de la grimpe comme étant le premier homme à avoir gravi cette mythique face en solo, c’est-à-dire, sans corde, donc sans assurage.

El Capitan, c’est 900 mètres de granite et de multiples voies dont le légendaire Nose par lequel les pionniers l’ont conquis en 1958 après quarante-sept jours d’escalade répartis sur dix-sept mois. Aujourd’hui, les grimpeurs du monde entier viennent se confronter au Capitan. La plupart d’entre eux, prennent en moyenne quatre jours pour le gravir par le Nose. Le même temps est requis pour grimper «Freerider», la voie qu’Alex Honnold a choisie.

En préparation depuis plus d’une année

Selon ses proches amis tenus au secret, le grimpeur américain préparait cette escalade depuis plus d’une année en sillonnant les parois du monde entier, des Etats-Unis à la Chine. Le National Geographic, qui recueillera les images de l’escalade pour un futur film, réalisé par le photographe et cameraman Jimmy Chin, nommé «solo», relate une tentative échouée en novembre lors de laquelle Honnold avait décidé de faire demi-tour face aux mauvaises conditions sur la paroi.

A 31 ans, Alex Honnold figure parmi les porte-flambeaux de l’escalade en solo. Connu comme le loup blanc dans le milieu de la grimpe, il donne le vertige à n’importe quel grimpeur chevronné. C’est en 2008 qu’il s’est fait remarquer en escaladant en solo la face nord-ouest du Half Dome dans le Yosemite puis le Moonlight Buttress dans le Zion National Park, en Utah.

En janvier 2014, l’Américain donnait encore les mains moites aux grimpeurs du monde entier en parcourant de nouveau en solo «El Sendero Luminoso», sur le site d’El Portero Chico au Mexique: une voie de plus de 700 mètres comportant une longueur en 7c (une difficulté très marquée).

La vidéo dédiée à cette ascension montre les préparatifs du solo: chaque poussière est nettoyée et chaque prise vérifiée, les mouvements sont étudiés un à un et la tension monte. Ceux qui ont vu le film se souviennent peut-être de cet instant où, perché sur la pointe des pieds à plus de 500 mètres de hauteur, Alex Honnold sourit, détendu. Aux médias spécialisés qui lui auront demandé l’origine de ce sourire, il aura répondu: «Sans doute étais-je heureux.»

A sa façon donc, il marque son époque sans manquer d’éveiller l’admiration de ses pairs qui pour la plupart conservent sagement l’usage de cordes pour côtoyer le vide. Dans le National Geographic, l’alpiniste américain Tommy Caldwell considère l’exploit de ce week-end comme un «atterrissage lunaire de la grimpe en solo». En 2015, lui-même était, avec Kevin Jorgeson, parvenu à escalader le «Dawn Wall», la voie considérée comme la plus difficile du Capitan. Un exploit salué dans le milieu suite à sept années de travail et pas moins de vingt jours pour enchaîner la voie. Pour l’anecdote, cet exploit a, un an plus tard, été balayé par Adam Ondra, jeune tchèque de 24 ans, qui enchaîna la voie en huit jours lors de son premier séjour dans le Yosemite.

Un objectif partagé par de rares aficionados

Le Capitan peut être considéré comme l’arène des prouesses de l’escalade mondiale. Mais personne jusqu’à samedi n’avait encore gravi sa face en solo. Deux grimpeurs, pourtant, avaient évoqué l’idée sérieusement. Il s’agissait de Michael Reardon, mort en 2007 en Irlande et Dean Potter décédé en 2015 lors d’un accident de base jump dans le Yosemite.

Lire aussi: Dean Potter, dernier vol avant la nuit.

«Freerider», la voie choisie par Honnold est l’une des plus populaires du parc californien. Elle est, dit-on, si difficile que son ascension réussie vaut bien une parution dans la presse nationale. Cette voie requiert toutes les compétences nécessaires au grimpeur aguerri, mais demande aussi des conditions météorologiques stables et dignes de confiance.

Une discipline obsessionnelle

Hormis l’entraînement et la discipline de fer que s’impose Honnold au quotidien, un calcul précis de la météo et de chaque mouvement a été vital à son opération: un pied placé quelques centimètres plus bas ou plus haut pourrait modifier toute sa gestuelle et risquerait de l’emporter aussitôt dans une chute mortelle. Mais le soloïste est connu pour faire preuve d’un sang-froid hors norme qui va jusqu’à intriguer le neuroscientifique. Lors d’interviews données à la presse, face à la caméra, il cligne rarement des yeux. A l’écran, ce sont deux sphères noires qui fixent l’interlocuteur. Un regard d’enfant, un sourire amusé. Et souvent, de sa voix profonde, il confirme qu’il sait qu’il se met en danger de mort, que la mort, il l’a acceptée aussi, mais pour la repousser, il se concentre. Alors il y va pas à pas et vise une maîtrise maximale de la situation.

Sur la photo prise samedi au sommet du Capitan, il arbore le sourire d’un gosse. Derrière lui, le vide de la vallée du Yosemite. Devant lui? Mystère. Quelles sont les nouvelles idées qui traversent encore l’esprit d’un grimpeur qui vient d’arriver à bout du Capitan en solo?

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