La solitude du coureur de fond? Oui, le trotteur de longue durée n'a de meilleure compagne que son ombre portée. Il crapahute sur son propre méridien d'origine, dans son propre monde, à l'écoute de lui-même, aveugle à ceux qui l'entourent parfois, la durée d'une course populaire.

Il s'avère que le Marathon de New York a été cette année une extraordinaire exception à cette réputation de sport individualiste, voire introverti. Là, deux, trois, quatre ou cinq heures durant, il ne s'est plus agi de courir pour soi, mais pour les autres et une ville tout entière.

En cet après-midi-là, le dimanche 4 novembre, la retransmission d'Eurosport a commencé par les images de l'abomination du 11 septembre. Des images si fortes qu'elles résistent, encore et encore, à l'érosion de la répétition télévisuelle. Aucune autre manifestation sportive n'a cette année pu se prévaloir d'un tel propos introductif, d'une telle raison d'être. Si le Marathon de New York a été dédié aux victimes des attaques terroristes, sous le slogan «United we run» («Courons à l'unisson»), il a surtout été l'instrument d'une reconquête des rues et des esprits.

Les menaces d'annulation ont plané jusqu'à la veille de la course. A Washington, l'Administration fédérale multipliait les alertes aux nouvelles attaques terroristes, lesquelles pourraient cette fois viser les ponts. Une autre administration, celle du maire de New York Rudolph Giuliani, a en revanche tenu bon, malgré l'incertitude, en dépit du traumatisme. En l'occurrence, tenir bon, c'était dire non à la terreur, et de surcroît encourager les touristes à revenir dans Manhattan.

Les mesures de sécurité ont été à l'avenant de la menace. Près de 3000 policiers sur le parcours, le pont de Verrazano fermé à la circulation sur ses deux niveaux, pas de camions sur le pont de Queensboro, pas de bateaux pour Staten Island. Les 30 000 participants avaient reçu pour consigne de n'accepter aucune nourriture, ou boisson, en dehors des relais de l'organisation officielle, le New York Road Runner Club.

Puis la couverture TV de l'événement est passée au direct. Plan général sur les cohortes de coureurs sur Staten Island, micro ouvert aux chants patriotiques, atmosphère limpide d'été indien. L'inquiétante étrangeté de la ligne d'horizon, à laquelle manquaient deux tours, une présence-absence si perturbante qu'on éprouvait de la peine à faire sa propre mise au point sur l'image.

Par grappes successives, les participants ont été lâchés sur le Verrazano. Plan large sur le pont, avec des navires de surveillance en contrebas, et les bateaux-pompes qui balançaient des jets d'eau pour saluer les marathoniens. Et bientôt, dès le Queens, la foule innombrable, un million de personnes peut-être massées sur le parcours de 42 kilomètres. Autant – ou presque – de bannières étoilées parmi les spectateurs, sur les véhicules, bâtiments et tee-shirts, et même des tatouages. Bref des drapeaux partout, à en donner le vertige, ainsi que des palanquées de «I love New York». Sur l'asphalte du Marathon, d'autres débardeurs et tee-shirts disaient «Plus fort que jamais», «Pour Billy», «En mémoire de mon frère», «Plusieurs cultures, une course», «Le terrorisme pue» ou «Je n'ai pas peur».

Une métaphore est un déplacement de sens. Ici, la métaphore avançait à quelques kilomètres à l'heure, plus vite devant, moins derrière, en une masse compacte, continue, têtue. Le sens de la course – montrer front commun à l'adversité – prenait son ampleur dans la lenteur obstinée de la foulée humaine. Une lenteur qui offrait un contraste brutal avec la fulgurance des deux avions qui, le 11 septembre, avaient percuté les tours jumelles. Les longues avenues rectilignes proposaient le spectacle du pas à pas des travaux de deuils, des résiliences et catharsis, des courages et efforts. De la vie qui continue.

Si jamais quelqu'un doutait encore de l'importance du sport, de sa faculté à encourager le dépassement de soi, il fallait regarder ce Marathon, beau et simple comme le jour.

Quels ont été les moments forts de l'année sportive 2001? En quoi un match, une compétition ou un événement peuvent-ils dépasser leur cadre strictement sportif pour en dire davantage sur un acteur ou un observateur, un phénomène ou un contexte? En guise de série de fin d'année, sept journalistes du «Temps» ont sélectionné un épisode de l'année écoulée pour le restituer de façon subjective. Aujourd'hui, troisième épisode.