Il est des villes, guère connues du public, dont le nom résonne pourtant d'une manière familière aux oreilles des initiés, et qui composent une sorte de code de l'athlétisme. Ainsi, en Europe, le nom d'Hengelo évoque les longues chevauchées d'Haïlé Gebreselassie, celui de Rieti est associé à quelques courses d'anthologie de Noureddine Morceli, et, dans la cour des décathloniens, le stade de Talence occupe aujourd'hui une place à part.

Située près de Lens, fleuron du football français, Liévin est une de ces villes privilégiées où l'athlétisme fait, pour ainsi dire, partie des meubles et du folklore local. Traditionnellement organisée dans le courant du mois de février, dans un stade spécialement conçu pour l'indoor, sa réunion attire nombre d'athlètes. De toutes les étapes qui composent la tournée européenne, elle peut même se flatter d'être aujourd'hui la plus cotée et l'une des plus rémunératrices. Liévin vit dans une région sportive, les annonceurs ne manquent pas et le public pousse volontiers à la roue.

Au regard de l'histoire, c'est un certain Bruno Marie-Rose qui offre à Liévin ses premières lettres de noblesse, en 1987. Bien calé dans les starting-block d'un sixième couloir providentiel, il entame son tour de piste avec le sentiment de s'élancer pratiquement sur une piste en descente; 20 secondes 36 plus tard, il devient champion d'Europe, et surtout recordman du monde. Cette soudaine promotion d'un athlète, guère habitué aux honneurs sur cette distance, étonne plus d'un spécialiste. Mais, six ans plus tard, Merlene Ottey lèvera une partie du voile. Placée également dans le couloir extérieur, la Jamaïcaine profite à son tour de cette piste à l'inclinaison parfaite pour reculer les limites humaines sur 200 m en 21''87. A sa suite, Linford Christie, sur une distance qu'il n'affectionne pourtant guère, va encore s'offrir, en 1995, le seul record du monde de son exceptionnelle carrière, en 20''25. Enfin, l'année suivante, les 19''92 de Frankie Fredericks bouleversent une dernière fois les tabelles mondiales et complètent ce tir groupé sans équivalent.

Pourtant, la réputation du meeting de Liévin ne se limite pas uniquement aux spécialistes du tour de piste. Conscients que la beauté du spectacle offert par les athlètes en hiver dépend également du rythme, de la présentation et du jeu des lumières, les organisateurs ont su offrir à l'athlétisme en salle un théâtre à sa mesure. Chaque année, ils convient un orchestre et confient l'animation du meeting à Marc Maury, un présentateur passé maître dans l'art de promouvoir l'athlétisme. Plongé au cœur de l'action, le spectateur peut ainsi mieux mesurer l'intensité de l'effort. A l'inverse des compétitions en plein air où ses envolées sont estompées par la distance, le record du monde de Serguei Bubka, 6 m 14 au saut à la perche en 1993, a pris dans cette salle une dimension surnaturelle. Tout comme celui au triple saut de Ioanna Lasovskaya, 14 m 40 en 1994.

Cette année encore, le plateau a de quoi séduire. En haut de l'affiche, on retrouve le nom de Haïlé Gebreselassie, la superstar du demi-fond, qui, au-delà de toutes les spéculations, garantit le succès d'un meeting. L'Ethiopien, après avoir établi un nouveau record du monde du 5000 m en 12'50''38, dimanche passé à Birmingham, espère bien récupérer samedi celui du 3000 m, détenu par Daniel Komen en 7'24''90. Avec lui, Maria Mutola, qui avait amélioré l'an dernier le record du monde du 800 m en 1'56''36, et Gabriela Szabo sur 3000 m, ont également des ambitions mondiales. Sans oublier la présence d'une kyrielle de champions qui, de la spécialiste du 60 m Merlene Ottey au sauteur en longueur Ivan Pedroso, pourraient bien permettre à Liévin de reconduire pour la septième année de suite son bail de meilleur meeting en salle de l'année.