En s’imposant 2-1 à Alger le 31 octobre, le Tout Puissant Mazembe a pris une sérieuse option sur la finale de la Ligue des champions, avant le match retour dimanche à Lubumbashi. L’Union sportive de la médina d’Alger (USMA) saura-t-elle renverser la vapeur en République démocratique du Congo? Suspense. Mais la ferveur peine à filtrer des frontières continentales. La chaîne BeIN Sports, détentrice des droits télévisés, ne diffuse le match que dans le Moyen-Orient et au Maghreb. En France, il ne sera visible que pour les abonnés de Canal+ ayant souscrit à l’offre Foot+. Alors que les ligues européennes regorgent de footballeurs africains, la plus grande compétition africaine de clubs n’intéresse pas grand monde.

Il en va ainsi dans le royaume du ballon rond: le Vieux Continent accapare les principales richesses (les plus gros contrats, les meilleurs joueurs, les compétitions les plus prestigieuses); le reste du monde observe, envie. Et s’inspire. La Coupe d’Afrique des clubs champions est née en 1964 sur le modèle de la Coupe des clubs champions européens (créée en 1955). Elle a basculé en mode «ligue» en 1997, cinq ans après l’Europe. Si 52 équipes (quarante champions, douze dauphins) prennent part aux qualifications, huit seulement participent à la phase de groupes. Comme en Europe, c’est à ce stade que la compétition devient intéressante. Sportivement et surtout financièrement.

Des montants dérisoires?

«Tout le monde veut participer à la Ligue des champions, assure le Neuchâtelois Michel Decastel, qui l’a disputée cinq fois avec quatre clubs différents. Mais c’est d’abord un gros investissement. Si vous êtes en Tunisie et que vous allez jouer au Zimbabwe, il faut parfois faire escale à Dubaï… Ça coûte cher et ce sont de sacrés voyages.» Pour les huit élus, les primes versées par la Confédération africaine s’échelonnent alors entre 400 000 dollars et 1,5 million pour le vainqueur, sans compter les revenus liés à la répartition des droits commerciaux. Surtout, l’équipe sacrée reçoit un ticket en or pour le Mondial des clubs. Le Tout Puissant Mazembe mesure bien ce que cela signifie après avoir atteint la finale en 2010 (défaite 3-0 face à l’Inter Milan). «Nous avons perçu au moins 17 millions de dollars américains de la part de la FIFA», assurait en 2014 le président Moïse Katumbi à l’Association des journalistes du Katanga, qui l’interrogeait sur la santé financière assez unique de son club.

Ces montants peuvent paraître dérisoires comparés aux 89 millions d’euros empochés par la Juventus Turin au terme de la Ligue des champions 2014/2015. Mais ces chiffres n’ont de sens que rapportés aux budgets des clubs: là où le Real Madrid met du beurre dans ses épinards, le TP Mazembe peut espérer doubler son budget (estimé à plus de 10 millions). Cela suffit à en faire l’un des poids lourds du continent, un des seuls clubs africains capables de garder un joueur lorsque l’Europe s’y intéresse.

D’autres sources
de financement

Comme Bâle en Suisse, les clubs africains assoient leur domination nationale en participant régulièrement à la phase de poules. «Pour les grands clubs africains, la qualification pour la Ligue des champions est toujours l’objectif numéro un», indique Michel Decastel, qui dirige aujourd’hui Xamax. Les formations qui disposent d’une belle assise financière la renforcent ainsi d’année en année. Et leur succès leur ouvre d’autres sources de financement.

L’équipe la plus titrée du continent, Al Alhy, compte huit victoires, dont cinq depuis 2005. Les Egyptiens viennent de signer un contrat de sponsoring de 30 millions d’euros sur trois ans avec une compagnie financière saoudienne, un record. Du côté du TP Mazembe (victorieux en 1967, 1968, 2009 et 2010), Moïse Katumbi revendique une politique de transferts judicieuse et lucrative. Sa recette: négocier des parts sur les mouvements successifs des joueurs qu’il cède.

Une synthèse pratique

Dans cette optique également, l’impact de la Ligue des champions est décisif. «Ne vous y trompez pas, la compétition est très suivie. Les joueurs s’y montrent. Tous les clubs européens envoient des émissaires sur place», assure Michel Decastel. A l’instar de la Coupe d’Afrique des nations, elle propose une synthèse bien pratique du meilleur du football africain. «Le niveau est très haut, beaucoup plus dense qu’en championnat», relève Khaled Gourmi, qui l’a disputée deux fois avec l’ES Sétif. Cet ailier, qui a commencé sa carrière professionnelle en Suisse, évolue aujourd’hui au MC Alger, le rival de l’USMA. «En ville, c’est de la folie, il y a des drapeaux rouge et noir partout, même si le résultat du match aller n’a pas été favorable. Mais si c’était mon club en finale, ce serait encore plus impressionnant: nous avons les meilleurs supporters d’Algérie!»

Les rivalités régionales ne sont jamais loin. Au match aller, les Algérois ont ainsi préféré leur petit stade de 12 000 places au gigantesque stade du 5-Juillet, qu’ils craignaient de voir infiltré par les supporters des rivaux locaux. Certains observateurs affirment que la Ligue des champions passe après les grands derbies qui font déborder les stades de myriades de fans. Mais la plus grande concurrence, pour le football africain, demeure celle de l’Europe. «Tous ceux qui ne sont pas supporters d’une équipe engagée préféreront voir une affiche de la Ligue des champions européenne, estime l’entraîneur vaudois Raoul Savoy, qui a coaché plusieurs clubs africains. C’est pour cela que les matches de la version africaine se jouent le week-end, pour éviter la concurrence. Même un clásico en Espagne, un PSG-OM en France ou un Liverpool-Manchester en Angleterre passent avant. Tout le monde rêve de l’Europe, donc tout le monde regarde le foot européen.»

En s’imposant samedi, le TP Mazembe remporterait sa cinquième couronne continentale. De son côté, l’USMA peut faire de l’Algérie la première nation à compter quatre clubs titrés. De belles sagas sportives qui s’écrivent à l’ombre du football européen. Dans l’histoire, c’est toujours lui qui est tout-puissant.