Ce fut au-delà de ce que Bruno Peyron, l'organisateur de The Race, pouvait imaginer et espérer. Les Marseillais ont réservé samedi soir un accueil triomphal au Néo-Zélandais Grant Dalton et à ses 12 hommes d'équipage qui, à bord du catamaran géant Club Med (33,5 m), venaient de boucler ce tour du monde sans escale, sans assistance et sans limites en 62 jours 6 heures 56 minutes et 33 secondes. Soit neuf jours de mieux qu'Olivier de Kersauson lors du Trophée Jules Verne en 1997. Certes, la comparaison est délicate car le parcours n'est pas le même. Mais l'on peut toutefois mesurer l'amélioration de la performance sachant que Dalton a parcouru plus de 27 407 milles (50 758 km) contre 24 280 pour Kersauson. D'autre part, celui qui participe au Jules Verne choisit sa date de départ en fonction de la météo.

The Race inaugurait une nouvelle génération de bateaux, des géants de plus de 30 mètres capables d'atteindre des vitesses phénoménales. Club Med détient ainsi depuis le 8 février dernier le record absolu de vitesse à la voile après avoir parcouru 655,2 milles (1226 km) en 24 heures. Soit une vitesse moyenne de 28 nœuds (52 km/h). Une performance qui a poussé les Marseillais à se rassembler au jardin du Pharo, le long du quai des Belges et au pied de la Canebière pour acclamer les marins les plus rapides de la planète. Les marins de Club Med n'en croyaient pas leurs yeux! Habitués à un public français – à l'exception des Bretons – qui ne se passionne que pour les courses en solitaire comme le Vendée Globe ou la Route du Rhum, ils étaient ébahis. «Je ne pensais vraiment pas qu'il y aurait autant de monde», s'étonnera, ravi, l'Aixois Alexis de Cenival, équipier et médecin à bord du catamaran victorieux. Même les «Kiwis» n'en revenaient pas, pourtant habitués dans leur pays à voir la foule s'enthousiasmer pour les compétitions de voile. «Cet accueil est au-delà de tout ce que je pouvais imaginer et de tout ce que j'ai vécu jusqu'à maintenant», a déclaré Grant Dalton peu de temps après l'arrivée.

Pourtant, à 43 ans, il vient de boucler son sixième tour du monde, lui qui a déjà participé cinq fois à la Whitbread (ndlr: course autour du monde en équipage avec escale). Le skipper de Club Med reconnaît d'ailleurs que la Whitbread, – rebaptisée Volvo Ocean Race et qu'il disputera une nouvelle fois au mois de septembre – est «beaucoup plus intense et plus serrée que ne le fut The Race». «Mais c'est plus difficile mentalement, souligne-t-il. Nous aurions pu aller encore plus vite si nous avions eu un adversaire véritablement dangereux. Ce fut le cas lors de la descente de l'Atlantique. Team Adventure de l'Américain Cam Lewis n'était qu'à 140 milles derrière nous avant d'entrer dans le Grand Sud. Nous étions désolés quand ils ont «cassé» dans une vague, mais aussi soulagés. Car c'est trop dur lorsque c'est si serré!» Grant Dalton avoue également que Loïck Peyron sur Innovation Explorer, qui doit arriver en deuxième position mardi matin à Marseille, «n'a jamais constitué une réelle menace» lors de la remontée de l'Atlantique en cette fin de course.

«Notre objectif était d'entamer le Grand Sud avec une avance qui nous permette de lever un peu le pied et de choisir une trajectoire certes la plus directe possible, mais qui ne nous fasse pas prendre trop de risques», explique le Français Franck Proffit, co-skipper de Club Med. De son avis comme de celui de Dalton, leur victoire est due à une bonne préparation («90% s'est joué avant le départ») et à un équipage de qualité. Un mélange de compétences avec l'expérience des tours du monde en équipage apportée par les Anglo-Saxons et la connaissance du multicoque des Français. «Ce fut un échange culturel qui a très bien fonctionné. Une magnifique aventure humaine, insiste Proffit. Pourtant, je ne repartirais pas demain. Dans 4 ans oui, mais il faut prendre le temps de digérer tout cela. C'est une course très dure. Ce bateau, même si l'on s'y sent en sécurité, exige une vigilance permanente et une gestion du matériel. Il y a eu des moments chauds. Tu es obligé d'être en permanence aux aguets car tu sais qu'il peut se mettre sur le toit. La moindre faute d'attention peut coûter très cher. C'est du 100% jusqu'à la ligne d'arrivée. La descente de l'Atlantique et le Grand Sud nous ont usés.»

Ces Formule 1 des mers, qui peuvent atteindre jusqu'à 40 nœuds en vitesse de pointe, maltraitent les organismes. Bruyantes, elles peuvent être dangereuses lorsqu'elles butent dans une vague. Pas facile pour le corps humain de s'y habituer. Et si une deuxième édition est organisée, dans quatre ans, tout porte à croire qu'elles iront plus vite encore…