Mondiaux

L'incroyable famille Ingebrigtsen

Quel est le secret des frangins Henrik, Filip et Jakob Ingebrigtsen, qui ont tous les trois été champions d'Europe du 1500 mètres? En Norvège, une série télévisée et une étude universitaire se sont penché sur cette question qui taraude l'athlétisme

Emotions contrastées pour la famille Ingebrigtsen, vendredi soir, au terme des demi-finales du 1500 mètres des Championnats du monde d’athlétisme. Jakob a tenu son rang de champion d’Europe en décrochant sa qualification, tout en contrôle, mais quelques minutes auparavant, son frère Filip avait pour sa part été un peu court pour passer le cut. Un seul membre de la fratrie norvégienne en finale? C’est un minimum.

Dans l’absolu, il aurait même pu y en avoir trois. Mais l’aîné, Henrik (28 ans), n’était cette fois-ci pas en lice. Il fut pourtant champion d’Europe de la distance en 2012, avant Filip (26 ans) en 2016 puis Jakob (19 ans) en 2018. Les trois bougres se suivent dans les annales, et régulièrement sur la même piste aussi.

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A Doha, ils ont couru ensemble la finale du 5000 mètres, pour déjà connaître des fortunes diverses: le «petit» Jakob a tenu la dragée haute aux Ethiopiens pour terminer cinquième à quatre secondes du vainqueur; le «moyen» Filip n’a pas eu les ressources nécessaires pour aller au bout; le «grand» Henrik a beaucoup grimacé sous sa moustache pour ne terminer son pensum qu’en avant-dernière position.

Fratrie de champions 

Chaque discipline sportive ou presque connaît, ou a connu, sa fratrie de champions. Le tennis a Serena et Venus Williams. Le cyclisme, Andy et Frank Schleck. Le ski alpin, Ivica et Janica Kostelic. Le football, Frank et Ronald de Boer; Socrates et Rai; Filippo et Simone Inzaghi. En Suisse, il y a les Rodriguez sur le rectangle vert et les Gisin sur les pentes enneigées. Chaque cas interpelle forcément. Les succès sportifs communs s’expliquent-ils par de bons gènes? Une culture familiale? Des expériences partagées?

Gjert Arne Ingebrigtsen pense détenir la recette: le père de famille et entraîneur l’a consignée dans son livre Comment élever un champion du monde. Le titre est un peu prétentieux, dans la mesure où aucun de ses trois athlètes de fils n’a encore touché au but, mais il a le mérite de ne pas cacher l’objectif du projet.

Comme les Kardashian

L’homme de 53 ans ne se prive pas de donner un souffle mythologique au récit, lorsqu’il affirme que le choix de la course à pied comme discipline a été arrêté parce que le ski de fond, si populaire en Norvège, était «trop facile» pour sa progéniture. Filip nuance, dans les colonnes de The Independant: «Nous étions en tout sept frères et sœurs, et il faut beaucoup de matériel pour faire les choses bien dans les sports d’hiver. Courir était plus pratique: nos parents n’avaient qu’à nous acheter des chaussures et nous pouvions nous entraîner.» C’est ce qu’ils ont fait. Inlassablement, sous la coupe stricte du paternel.

Car à la base, ce gestionnaire logistique n’était pas particulièrement intéressé par le sport, répète-t-il à longueur d’interviews. Pas davantage que son épouse, qui dirige plusieurs salons de coiffure. Mais en sentant monter les ambitions de ses fils, il s’est pris au jeu. Et pas qu’un peu. Pour financer leur carrière et attiser l’intérêt des sponsors, il a ouvert les portes de la cellule familiale à la télévision norvégienne pour tourner une série documentaire, Team Ingebrigtsen, comme une version athlétisme de L’Incroyable famille Kardashian. Dans le show de Kim, Khloé et Kompagnie, la mère Kris est au cœur du projet. Il en va de même avec le père Ingebrigtsen, qui assume son penchant dictatorial et son désir de contrôler vies et carrières de ses ouailles.

150 à 160 kilomètres 
par semaine

Côté piste, le profane de la course à pied est devenu un entraîneur peu conventionnel. Il est par exemple l’un des seuls sur le circuit à imposer des séances de récupération à haute intensité directement après les compétitions. Mais avec le temps et l’expérience, il a fait progresser sa méthode. «Après dix ou quinze ans à améliorer un programme, il commence à être bien, note le cadet Jakob dans The Telegraph. Henrik a fait beaucoup de choses stupides, Filip en a fait quelques-unes et moi pas vraiment. C’est pour ça que je cours aussi vite au final.» La preuve sur 1500 mètres aux Championnats du monde de Doha.

Une étude publiée en septembre dans l’International Journal of Sports Science & Coaching s’est précisément attachée à comprendre comment les parcours de vie relativement différents des frères Ingebrigtsen avaient pu déboucher sur le même résultat (titre européen sur 1500 mètres, présence parmi les meilleurs athlètes mondiaux sur 5000 mètres). Les deux grands ont touché à toutes sortes de disciplines avant d’en venir à la course à pied. Sur leurs traces, le petit dernier s’est spécialisé plus tôt. Dans sa conclusion, l’étude relève comme points communs déterminants «une enfance active et très tôt de la compétition dans différents sports», «une augmentation année après année du volume d’entraînement dès leurs débuts en course à pied», «le fort soutien familial» et la «force mentale». Et bien sûr l’approche privilégiée à l’entraînement.

Réalisé par Leif Inge Tjelta de l’Université de Stavanger, le travail de recherche montre qu’à l’adolescence les trois frères Ingebrigtsen ont largement privilégié les entraînements de basse intensité (ou en dessous du seuil anaérobie) pour construire des fondations qui leur permettent aujourd’hui d’absorber une part importante de travail de haute intensité (au seuil anaérobie ou en dessus). Pendant la période d’observation, cette dernière représente 23 à 25% des 150 à 160 kilomètres avalés de manière hebdomadaire. L’auteur remarque aussi que Gjert Arne Ingebrigtsen contrôle et consigne scrupuleusement la fréquence cardiaque et le taux d’acide lactique de ses fils pendant les entraînements, de manière à ne pas les laisser aller trop loin.

L'importance du contexte familial

Leif Inge Tjelta insiste aussi sur l’importance du contexte familial, au-delà même des plans définis par le père. Il y a la mère, qui a toujours fait en sorte qu’il y ait à manger sur la table lorsque ses graines de champion revenaient de l’entraînement, et qui «a lavé des milliers de kilos d’habits mouillés de transpiration pendant des années», souligne Filip dans l’étude. Et il y a le simple fait d’être trois, avec toute l’inertie que cela suppose. Henrik le faisait remarquer dimanche à Doha alors que le trio s’était qualifié in corpore pour la finale du 5000 mètres. «Trois frères en finale d’une épreuve des Mondiaux, c’est historique pour notre pays mais aussi pour l’athlétisme. Et nous serons ensemble pour rendre cela encore plus historique.»

Pour le coup, cela n’a pas marché comme prévu. Mais le cadet Jakob l’annonçait dès sa sortie du stade: «Ce n’est pas grave. On va retourner s’entraîner, et nous reviendrons plus forts.» Dès dimanche et la finale du 1500 mètres? Vendredi soir, il a dit ne s’être «jamais mieux senti» de sa vie.

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