Même dans l'hommage, la chronique fait bon marché de ses aptitudes pour gloser sur sa personnalité anodine. Lindsay Davenport est la numéro un mondiale 2005, la reine trentenaire et bien élevée d'un tennis féminin en pleine émancipation. Presque une erreur de casting. Elle n'entre pas sur le court avec le regard torve et la mâchoire conquérante de ceux qui sont venus au monde pour le dominer. «Je suis sociable, aimable. Les conflits ne sont pas dans ma nature.» Elle fuit les mondanités et les plateaux télé avec des timidités de petite écolière. «Je ne vois pas l'intérêt d'y participer. Ma place est sur les courts.» Elle enfouit les portions intimes de son anatomie sous des jupons obsolètes. Pas people ni glamour. Pas très causante non plus. Mais légendaire.

A son arrivée au sommet de la hiérarchie, en 1999, le milieu l'avait malencontreusement qualifiée de «courant d'air frais». A l'arrivée des sœurs Williams sur le circuit, le père de la fratrie, Richard, l'avait plus prosaïquement qualifiée de «grosse dinde». Son physique, toujours. Ou alors ses dehors bonasses. Les exégètes, eux aussi, ont rarement poli la rime: «Lindsay est trop normale, trop équilibrée, trop courtoise et trop contente pour attirer l'attention sur sa personne», a schématisé le Times.

Une fille bien sous tout rapport, chiche en confidence, désespoir des échotiers. Pour payer son tribut à la modernité triomphante, le tennis féminin lui préfère la compagnie de ses rivales post-pubères, plus cruelles et désinhibées. Lindsay Davenport ne s'en formalise pas. Elle n'a jamais rien eu de conceptuel. A la férocité ostentatoire de Serena Williams, elle oppose de l'abnégation. A l'ingénuité maîtrisée de quelques Russes peu frileuses, elle répond par un sang-froid fastidieux. En tout état de cause, la joueuse s'accommode sans peine de l'intérêt poli qu'elle suscite. «Le tennis n'est pas ma vie, mais ma carrière», dit-elle pour éconduire les inopportuns.

Le Letterman Show, l'une des émissions les plus regardées aux Etats-Unis, où l'invité est brocardé sur le ton de la connivence, ne parvient pas à l'attirer. Des conseillers en communication lui répètent que sa discrétion la prive de revenus substantiels; la Californienne rétorque qu'elle a «davantage besoin de temps que d'argent», sans y voir de sacro-sainte corrélation. Pour autant, Lindsay Davenport n'a jamais envié les accortes créatures qui, à talent moindre, ont prospéré plus largement, en faisant commerce de leur plastique ou de leur extravagance. «Les temps ont changé. Si notre époque peut rendre la vie plus facile aux joueuses, tant mieux. Moi, je ne voudrais surtout pas d'une telle attention.»

Il y a de la pudeur dans cette discrétion forcenée. Mais pas seulement. «A 18 ans, j'étais constamment sur la défensive. Je doutais, j'étais tout le temps blessée. J'étais grosse…» Complexée, elle se forge un palmarès à la force du jarret, très vite. Le landerneau la toise avec commisération. Elle entre au lycée. «Un jour, j'ai décidé de maigrir et de reprendre ma carrière. Plus de cakes ni de gâteaux au chocolat. Dix-huit heures de fitness par semaine. En perdant du poids, je me suis mieux acceptée, j'ai pris confiance en moi et tout s'est enchaîné. Parfois, les gens ont été méchants, moqueurs, et j'en ai beaucoup souffert. Mais je n'ai jamais changé.»

Lindsay Davenport est restée fidèle à sa ligne tout en s'efforçant de la surveiller. Plus vraie que nature, des raideurs de mère supérieure, elle a accueilli son succès comme une bénédiction, non comme une revanche sur ceux qui, dans les vestiaires ou les banquets, raillaient ses rondeurs inadéquates. «Si je ne reste pas la première, je n'en mourrai pas», a-t-elle osé en 1999. Un genou défectueux, puis un pied cassé, l'ont renvoyée à son paisible anonymat. Lindsay Davenport en a profité pour côtoyer sa mère, prendre des cours de cuisine et épouser Jonathan Leach. Forte de trois titres en Grand Chelem et d'une médaille d'or olympique – «ce n'est déjà pas si mal…» –, elle a annoncé sa retraite imminente, sans en fixer la date. Depuis, elle n'arrête pas de gagner. En sourdine.