Après un entraînement matinal à Zinal, Lindsey Vonn a traversé la vallée du Rhône mercredi après-midi pour prendre ses quartiers à Crans Montana, juste au pied de la piste du Mont-Lachaux. Deux combinés et un super-G y sont programmés ce week-end.

Avant d’y penser, l’Américaine a dû s’astreindre à une longue séance de physiothérapie. Victime d’une fracture de l’humérus en novembre dernier, elle manque cruellement de sensibilité dans la main droite et tente de récupérer un peu de mobilité. Sans chichis, en survêtement, elle s’excuse d’être un peu groggy par la thérapie. L’évocation de sa médaille de bronze en descente aux Mondiaux de St-Moritz la ramène immédiatement dans le vif du sujet.

Le Temps: Bien qu’elle ne soit pas en or, cette médaille est-elle l’un des plus beaux accomplissements de votre carrière?

Lindsey Vonn: En considérant mon accident de novembre, où je me suis cassé le bras, ma main qui ne répondait plus, et le fait de n’avoir quasiment pas pu m’entraîner avant les Mondiaux, honnêtement je suis encore plus fière de ma performance lors du slalom du combiné. Mais décrocher une médaille en descente dans ces circonstances, c’était bien mieux que ce que je pouvais espérer. Ce bronze a définitivement le goût de l’or.

– Ne pouvant rien serrer de votre main droite, vous avez dû scotcher votre bâton à votre gant pour les courses!

– Ça me frustre énormément… Le pouce ne répond pas. Ça ne s’améliore presque pas, sans doute parce que je suis toujours au froid… [elle parle en massant sa main] C’est très frustrant. J’ai eu énormément de blessures dans ma carrière mais, pour la première fois, j’ai eu le sentiment de ne pas être préparée en recommençant la saison. L’état de ma main est une faiblesse. Ça m’a demandé beaucoup de force mentale pour continuer à risquer, à me pousser. Sans entraînement, je n’ai pas pu faire le plein de confiance. J’en ai même perdu en tombant deux fois à Cortina. Alors je crois pouvoir être très, très fière de mes Championnats du monde.

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– Après cette énième blessure, où avez-vous trouvé la force de revenir?

– Les deux trois premiers jours, je me demandais: pourquoi ça m’arrive encore à moi? Je n’ai toujours pas la réponse à cette question [elle sourit]. Je ne suis pas tombée à un endroit difficile de la piste, je n’étais pas à la limite, je skiais normalement. Cela te fait réaliser que tout peut arriver à n’importe quel moment, que je sois à la limite ou non. Le risque est toujours élevé. Pour les blessures au genou, je connais la routine: l’opération, c’est réparé, ensuite la longue et difficile rééducation, mais tu sais que finalement, ça ira. Or ma main, elle, va sans doute rester comme ça, c’est ce qui est le plus effrayant. Alors forcément, je me pose la question: pourquoi je prends autant de risques? Eh bien je le fais parce que j’aime skier. Je ne veux rien faire d’autre! Je sais que j’aurais sûrement des problèmes, que j’aurais sans doute du mal à marcher en vieillissant, que ma main ne fonctionnera plus correctement. Mais j’aime ma vie, ce que je fais. C’est ce qui me pousse toujours à revenir. J’aime skier vite!

– Vous venez de poster sur Twitter cette citation d’Eleanor Roosevelt: «Fais les choses dont tu te crois incapable.» Elle résume votre mentalité?

– Oui, vraiment! Et j’aime publier des citations comme ça, parce que ça m’inspire et je veux aider d’autres personnes à être les meilleures possible.

– Vous vous inspirez également d’autres champions, comme Roger Federer qui était présent lors de la descente à St-Moritz.

– C’était génial qu’il vienne. Il a toujours été une inspiration pour moi. Sa façon d’être en tant qu’athlète, son engagement humanitaire, c’est juste la plus agréable des personnes. On ne voit pas ça tous les jours. C’est le plus grand joueur de tennis de tous les temps, pourtant il n’a pas d’ego! Il reste juste humble. J’essaie d’imiter ça dans ma propre vie. Il est l’une de ces personnes qui défient le temps. Il a connu des échecs lors de finales très serrées, mais il est toujours revenu. Lors de sa blessure au genou, puis au dos, tout le monde annonçait qu’il était fini. On parlait de son âge… Et il a gagné en Australie! C’est très inspirant.

– Vous avez rencontré une autre légende à St-Moritz, Ingemar Stenmark.

– Je l’avais vu brièvement l’année dernière à Stockholm. Mais cette fois nous avons vraiment eu le temps de discuter. C’était très intéressant. J’avais beaucoup de questions concernant sa carrière, par exemple les Jeux olympiques, les Championnats du monde. Ou ce moment où les règles de la Coupe du monde ont été modifiées, l’empêchant de gagner le classement général chaque année. Le plus drôle, c’est lorsque je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas fait de descente. Il m’a dit qu’il en avait disputé une, c’était Kitzbühel! Du coup, il ne s’est plus jamais aligné en descente… (elle rit) C’était magique de parler avec lui, c’est le plus grand de l’histoire de notre sport. Tout ce que je peux apprendre de lui m’aidera, pour continuer à gagner.

– Il ne vous en veut pas de chasser son record de 86 victoires en Coupe du monde?

– Parfois les gens te disent qu’ils souhaitent que tu battes leurs records, mais ils ne le pensent pas vraiment. Lui, je crois qu’il souhaite sincèrement que j’aie du succès. Tu ne sens pas ce soutien si souvent, cela me porte d’autant plus. Il aimerait être présent le jour où ça arrivera. Je crois que ça l’a touché que je veuille le rencontrer et parler avec lui.

– A votre tour, vous êtes une inspiration pour la nouvelle génération. Comment réagissez-vous lorsque Sofia Goggia vous remercie après sa médaille en géant?

– Comme Nadia (Fanchini) qui m’a fait dédicacer un casque avec lequel elle court! J’ai beaucoup gagné et je veux aider d’autres skieuses à se réaliser. Sofia était très déçue après la descente. Je lui ai rappelé que lors de mes premiers Mondiaux, j’avais terminé trois fois quatrième… Je lui ai dit de prendre ce coup dur comme une motivation de plus pour les prochaines courses. C’est une fille qui n’est pas seulement passionnée, elle a le respect de ce sport. Elle me respecte aussi, ce que j’apprécie.

– Vous vous retrouverez sans doute à la lutte pour les médailles l’an prochain aux Jeux Olympiques. Y pensez-vous déjà?

– Oui, d’ailleurs je suis très excitée à l’idée d’aller courir en Corée la semaine prochaine, de découvrir la piste. J’espère juste rester en santé et pouvoir m’entraîner correctement pour être prête pour cette saison olympique. Et y arriver en confiance. Mon but c’est évidemment une médaille, de préférence l’or. Bien sûr, je suis l’une des plus âgées, mais je crois que mon expérience sera définitivement mon plus grand atout. J’espère qu’elle me servira bien. Quoi qu’il en soit, je donnerai tout ce que j’ai!