Ils ne sont qu'une poignée. Trustent les médailles et éveillent l'envie de toute une corporation. Ils répondent à d'étranges sobriquets tels Shutterfly, Okidoki ou Sandro Boy. Ce sont les cracks. Au gré de leur santé et de leur forme se fait et se défait le classement des cavaliers.

Régulier concurrent de la finale du Top 10 à Genève, Rodrigo Pessoa ne semblait jamais devoir quitter le haut du classement mondial. Avec son fidèle Baloubet du Rouet, il a pendant des années engrangé les victoires avec un flegme qui ne sied guère à un Brésilien. Jusqu'à ce que le bouillant étalon prenne de l'âge et ne brille en concours plus que par son absence. A alors commencé pour Rodrigo Pessoa une dégringolade qui l'a bouté hors du Top 50 des cavaliers. «C'est la vie. Il n'y a rien à dire là dessus», rétorque vexé le champion déchu. Particularité de l'équitation, le destin du cavalier est intimement lié à la forme et à la qualité de sa monture.

«Il y a beaucoup de très bons chevaux, mais des génies capables de gagner semaine après semaine, il n'y en a qu'une douzaine dans le monde», révèle Markus Fuchs. Le numéro un mondial a eu son crack. Un bondissant petit étalon du nom de Tinka's Boy qui lui a permis d'engranger une victoire en finale de Coupe du monde, des médailles européennes et olympiques et, accessoirement, 2 millions et demi de gains. «Il n'avait jamais été blessé. Jusqu'à ce que son tendon lâche, j'étais persuadé qu'il pourrait gagner des Grands Prix jusqu'à 18 ans. C'est quand on perd un cheval comme ça qu'on réalise ce qu'on avait.» Une blessure, et ça peut être la fin d'un espoir, d'une carrière.

Même si les podiums des plus grandes compétitions lui semblent désormais inaccessibles, le Saint-Gallois a réussi à rebondir après la perte de son meilleur cheval et à récupérer la première place du classement mondial. Ce n'est pas le cas de tout le monde. Exit Willi Melliger après la retraite de son célébrissime Calvaro V. Triple vainqueur de la Coupe du monde, Rodrigo Pessoa peine à présent à se qualifier pour la finale. «Certains perdent la motivation pour continuer, explique Markus Fuchs. Ça a été vraiment dur quand j'ai dû mettre Tinka's Boy à la retraite. Je savais que ça serait très difficile de retrouver un cheval de cette trempe.»

Le crack est un animal rare. Et tout ce qui est rare est cher. Comme, en plus, ils sont toujours détenus par de riches mécènes qui n'ont pas vraiment besoin d'argent, les cracks deviennent tout simplement inachetables. «Après ses 8 ans, dès qu'un cheval a participé à de grosses épreuves, c'est presque impossible de l'acheter, assure Meredith Michaels-Beerbaum. Les gens veulent les garder.» La monture de la cavalière allemande, Shutterfly, est considérée comme l'une des deux meilleures du circuit avec Okidoki, le hongre d'Albert Zoer. «Chaque année, son propriétaire reçoit de nombreuses offres, mais il aime le voir en piste et ne veut pas le vendre.» Même son de cloche du côté de la Fribourgeoise Christina Liebherr dont le soutien financier vient de la famille. Héritière du groupe d'électroménager et de machines de chantier du même nom, la cavalière possède l'une des meilleures montures du circuit. «Après les Jeux olympiques, plusieurs personnes ont voulu acheter No Mercy. Nous en avons discuté avec mon père et nous avons décidé de le garder pour que je puisse poursuivre ma carrière.» La Fribourgeoise reconnaît que des sommes incroyables sont parfois offertes. «On entend parler de chevaux qui auraient été vendus pour plus de 1 million de francs. Ça fait exploser les prix.»

Car pour être au top, un cheval doit être bourré de qualité. «Il doit avoir tous les moyens du monde, être souple, respectueux, à l'aise à l'intérieur comme à l'extérieur et surtout posséder un excellent mental», résume la Fribourgeoise. Seule solution pour dénicher la perle rare: investir dans les jeunes chevaux. Les épreuves du youngster tour, réservées aux chevaux de 6 à 7 ans sont des observatoires pour les cavaliers. «C'est à partir de 6 ans qu'on peut voir si un cheval a des moyens de niveau olympique», explique Meredith Michaels-Beerbaum. Tous les concours du circuit international comprennent donc des épreuves destinées aux jeunes chevaux. Pour permettre aux cavaliers de tester leurs jeunes montures et de les habituer à la dure vie de chevaux de concours. Mais, même parmi cette élite, au final, peu de génies. «Peu de chevaux répondent aux espoirs qu'on avait placés en eux», explique Markus Fuchs. «Sur dix jeunes prometteurs, il n'y en a peut-être qu'un qui pourra se classer en Grand Prix», ajoute Christina Liebherr.

Alors, quelle est la recette pour trouver la futur star des paddocks? «Il faut du travail, avoir les finances nécessaires et aussi avoir de la chance. Il faut toujours de la chance», conclut Meredith Michaels-Beerbaum.