Football

L'«infantinisation» de la FIFA

Assuré d'être réélu en juin prochain, Gianni Infantino a tenu ses promesses et multiplié les cadeaux aux fédérations. A l'interne, l’Italo-Valaisan a su faire le ménage et placer ses hommes aux postes stratégiques de la FIFA

Président de la Fédération internationale de football (FIFA) depuis 2016, Gianni Infantino, 48 ans, commence à connaître la chanson. L’Italo-Suisse a entamé sa campagne pour sa réélection, multipliant les rencontres avec les «grands électeurs», à savoir les patrons des 211 fédérations nationales membres de l’instance planétaire. En quête d’un deuxième mandat de quatre ans, lors du congrès de Paris, le 5 juin, le dirigeant avait jusqu’au 5 février pour déposer officiellement sa candidature.

Alors que la FIFA s’attend à des revenus record de 6,1 milliards de francs pour le cycle 2015-2018, Gianni Infantino a un boulevard devant lui, comme au bon vieux temps de Sepp Blatter (président de 1998 à 2015). Après avoir promis de distribuer, jusqu’en 2023, 1,2 milliard de francs de fonds de développement aux fédérations nationales, le patron du foot mondial est, en outre, soutenu par la plupart des confédérations continentales, dont l’Afrique. Seule l’Union des associations européennes de football (UEFA), dont Gianni Infantino fut le secrétaire général de 2009 à 2016, semble encline à remettre en cause ses projets, comme la réforme de la Coupe du monde des clubs, et à contester son règne. Très critique à l'égard d'Infantino, le président de l'UEFA, le Slovène Aleksander Ceferin devrait lui aussi être réélu sans opposition le 7 février à Rome. 

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Il peut gouverner jusqu’en 2031

En vertu des statuts de la FIFA sur la limite des mandats, Gianni Infantino peut aspirer à rester aux commandes jusqu’en… 2031. Jusqu’à présent, il est sorti indemne des révélations des «Football Leaks», en novembre 2018, même si ses relations troubles avec son ami d’enfance Rinaldo Arnold, procureur du Haut-Valais, font l’objet d’une enquête du procureur extraordinaire Damian K. Graf.

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Le patron du foot mondial s’est évertué à verrouiller son fief. En témoigne, ces derniers mois, la refonte de l’état-major de la FIFA. Ultime rescapé de l’administration Blatter, le directeur juridique Marco Villiger a quitté l’instance, en août 2018, prétendument «d’un commun accord». En réalité, Villiger, ex-confident et avocat zélé de Sepp Blatter, a été poussé vers la sortie. Dans un «mémo» révélé par le journal allemand Süddeutsche Zeitung, le juriste avait émis des réserves, en mars 2018, à son président quant à son lucratif (25 milliards de francs) projet de réforme de Coupe du monde des clubs et de Ligue mondiale des nations, en lien avec le conglomérat SoftBank et l’Arabie saoudite.

Des transferts de Nyon à Zurich

Marco Villiger est soupçonné d’être à l’origine de la chute de l’ex-président de l’UEFA Michel Platini, en ayant transmis au Ministère public de la Confédération (MPC) l’information relative au paiement de 2 millions de francs fait, en 2011, au Français par Sepp Blatter. Pour le remplacer, Gianni Infantino a fait venir à Zurich son ancienne garde rapprochée à l’UEFA. Il a ainsi recruté l’Ecossais Alasdair Bell, ex-directeur juridique de la Confédération européenne, comme secrétaire général adjoint chargé de l’administration, et promu l’Espagnol Emilio Garcia, ex-directeur «intégrité» de l’UEFA, au poste de directeur des affaires légales de la Fédération.

A ces «débauchages» s’ajoute la nomination de Carlos Schneider Salvadores, ex-conseiller juridique à l’UEFA, à la tête du secrétariat de la chambre d’instruction du comité d’éthique et de la commission de discipline. Ancien membre du comité juridique de l’UEFA, l’Italien Mario Gallavotti occupe, lui, le poste de directeur «des commissions indépendantes» de la FIFA. L’arrivée de ces anciens cadres de l’UEFA à des postes stratégiques pousse un ancien collaborateur d’Infantino à parler «d’infantilisation de la FIFA».

Pour défendre les intérêts de la Fédération, Gianni Infantino a également fait venir auprès de lui un proche: l’avocat zurichois Michele Bernasconi, arbitre au Tribunal arbitral du sport de Lausanne et, par ailleurs, conseil juridique «externe» de l’UEFA. L’étude Bär&Karrer, dont Bernasconi est un associé, est désormais mandatée par la FIFA, qui était contractuellement liée au cabinet californien Quinn Emanuel jusqu’en décembre 2018. Dépeint par une source proche de l’UEFA comme une «éminence grise d’Infantino», Michele Bernasconi n’a pas souhaité confirmer ni infirmer ce rapprochement. «Toute activité de mon étude est couverte par le secret professionnel», nous a écrit l’avocat, qui a, par ailleurs, brièvement conseillé Michel Platini, à l’automne 2015.

Secrétaire générale égratignée

Signe que Gianni Infantino renforce son emprise sur la FIFA, un rapport confidentiel sur l’état de l’administration de l’organisation a été réalisé l’an dernier par l’un de ses proches, le Norvégien Kjetil Siem. Ce directeur du bureau présidentiel a auditionné une cinquantaine de salariés et rédigé un mémo incendiaire, dont plusieurs extraits ont fuité dans le cadre des «Football Leaks». Kjetil Siem y égratigne la gestion de la secrétaire générale Fatma Samoura et remet en cause sa compétence, tout en critiquant son adjoint croate Zvonimir Boban, ainsi que Joyce Cook, chargée des fédérations nationales. Qui a commandité ce rapport? Contactée, la FIFA estime «inapproprié le fait de commenter le contenu de ces échanges privés entre membres du staff de la FIFA».

Doit-on voir, à travers ce rapport, la volonté de Gianni Infantino de fragiliser sa secrétaire générale à l’approche du congrès? Et ce, alors que de nombreux proches de la FIFA estiment qu’Alasdair Bell sera le prochain numéro deux de l’instance. «Je ne serais pas surpris que Gianni Infantino veuille se débarrasser de sa secrétaire générale. J’ai appris qu’il n’était plus tellement satisfait d’elle», murmure un ex-cadre de la Fédération. A l’approche du scrutin présidentiel du 5 juin, l’atmosphère à Zurich devient de plus en plus florentine.

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