La domination autrichienne sur le ski alpin mondial ne cesse de prendre de l'ampleur. Avec 11 667 points à ce jour, hommes et femmes confondus, la «Wundermannschaft» compte… 7220 longueurs d'avance sur son premier poursuivant: la Suisse. Individuellement, les Autrichiens occupent la tête de quatre classements sur cinq chez les hommes (général, descente, super-G et slalom), mais d'aucun chez les femmes. Ce qui n'empêche pas celles-ci d'être plutôt bien placées un peu partout.

On s'en doute, que les troupes du professeur Peter Schröcksnadel et du Dr Hans Pum écrasent tout sur leur passage crée un certain mécontentement. Non seulement chez les adversaires des Autrichiens, mais aussi du côté de ceux qui sont chargés de vendre le produit ski. Comme le Vaudois Ralph Krieger, administrateur délégué de la firme GPS, spécialisée dans le management sportif. «Cette domination, explique-t-il, n'est pas très bonne du point de vue strictement marketing. D'autant plus que, contrairement au football, le ski ne touche qu'une quinzaine de nations. Le gâteau à partager n'est donc pas énorme.» «Le ski est un sport régional. Son gros problème est qu'il n'intéresse guère les grands médias généralistes des pays non concernés, enchaîne Benoît Fritsch, directeur de l'antenne française de Media Partners, société qui contrôle 50% des droits marketing et 80% des droits TV du Cirque blanc. Dès lors, qu'on ne voie plus qu'une seule nation aux avant-postes ne peut qu'accentuer le désintérêt des médias. Il devient donc de plus en plus difficile pour nous de vendre le ski.»

Benoît Fritsch questionne: «Comment voulez-vous intéresser actuellement un partenaire à une équipe nationale autre que celle de l'Autriche? Comment voulez-vous vendre à une télévision nationale une course qui sera de toute façon trustée par les représentants de l'«Aigle»? Qu'un homme, genre Hermann Maier, gagne tout, ou presque, n'a rien de gênant, car il est LE grand champion de l'époque. En revanche, qu'une nation fasse de même est tout sauf positif pour le business.»

Responsable de l'entité suisse de la firme IMG McCormack, elle aussi spécialisée dans le management sportif, le Neuchâtelois Marc Biver ne partage pas l'avis de ses confrères. «Je pense que la domination autrichienne sera éphémère. Elle est en tout cas moins marquée que ne l'était celle de la Suisse à la fin des années 80. La roue tourne. Et puis, ce qu'on perd dans certains pays, on le gagne sur le marché autrichien où l'intérêt augmente considérablement. Non, ce qu'il y a de beaucoup plus gênant, c'est que le ski – discipline fun et spectaculaire – manque de fortes personnalités. Des gens susceptibles de nous aider à vendre ce produit. Des Alberto Tomba, Pirmin Zurbriggen ou encore Marc Girardelli.» Marc Biver n'a pas tort. On en veut pour preuve que, depuis le retrait de «La Bomba» notamment, les chaînes privées italiennes ne diffusent plus le ski alpin.

Reste que, même en Autriche, nombre de personnes fustigent la mainmise de Hermann Maier & Cie. Tel ce barman d'un grand hôtel de St. Anton qui en venait à se réjouir, récemment, que son pays ne réalise pas «le carton complet» lors des championnats du monde qui ont pris fin dans le Tyrol le 11 février. «Qu'ils passent un peu à côté est une bonne chose, considérait-il. Car l'Autriche a voulu ces championnats du monde afin qu'ils lui servent de carte de visite. Si la domination de nos skieurs avait été totale dès le début de la compétition, les étrangers se seraient désintéressés du sujet. Et cela aurait desservi les intérêts des promoteurs du tourisme local.» Et d'ajouter: «Déjà que notre pays n'est pas bien vu au niveau politique sur le Vieux Continent. Si, en plus, il truste tous les succès dans un sport européen par définition, que va-t-il se passer?»

Du côté de la Fédération internationale de ski (FIS), on s'émeut aussi du danger que représente la domination autrichienne. «Je dois dire qu'elle m'indispose, nous confiait récemment le Grison Gian Franco Kasper, président de la FIS. C'est mauvais pour notre sport. Je crains que des pays comme la Suisse, la France ou l'Italie n'aient plus la patience d'attendre pour avoir à nouveau une équipe capable de rivaliser avec les Autrichiens. Je sais qu'on ne peut rien faire là contre, mais c'est un peu stressant pour moi.»

Enfin, chez les équipementiers aussi on tire la langue. Porte-parole de Rossignol, leader mondial des articles de sports d'hiver, Véronique Girod-Roux confie: «Le gros succès que connaît actuellement le ski autrichien incite les responsables de l'Österreichischen Ski Verbandes (la fédération autrichienne) à empêcher une firme comme la nôtre à entrer dans le pool qui équipe la «Wundermannschaft». Ils nous disent: «Nous n'avons pas besoin de vous, nous nous débrouillons très bien avec les produits nationaux.» En même temps, en nous privant d'entrer dans leur pool, ils nous privent de prouver que nous pouvons être meilleurs que leurs fabricants. Ce protectionnisme à peine déguisé est déloyal. Or tant que la domination des skieurs autrichiens sera telle qu'elle est aujourd'hui, rien ne changera. Et c'est dramatique.»