L’entraîneur Patrick Emond n’a pas jugé bon de ménager le suspense après la défaite de Genève-Servette dans le premier match de la finale des play-off de National League, lundi à Zoug (1-0): absent de la glace car malade, Linus Omark fera son retour dès l’acte II, ce mercredi à 19 heures aux Vernets.

Lire aussi: Zoug 1 – Genève-Servette 0

C’est une excellente nouvelle pour son équipe, qui n’a absolument pas démérité mais qui n’est pas tout à fait la même sans son ailier suédois. «Avec toutes les subtilités de jeu qu’il crée, les variations de rythme qu’il impose et les fausses informations qu’il donne à ses adversaires, il peut changer beaucoup de choses, surtout dans les situations spéciales», observe l’entraîneur et consultant RTS Sport Laurent Perroton.

Linus Omark n’a jamais infirmé la solide réputation qui l’a précédé à son arrivée au bout du lac en juin dernier. Il a cumulé 61 points en 49 rencontres pendant la saison régulière, soit le deuxième meilleur total derrière Jan Kovar (Zoug), et il en est déjà à 10 depuis le début des séries. Surtout: il bonifie ceux qui l’entourent. Le meilleur compteur genevois en play-off, Henrik Tömmernes, n’en serait pas à 11 points sans les espaces créés par son coéquipier et compatriote.

Forcément, en son absence, on se demande s’il aurait amené des buts, ou marqué lui-même, et surtout comment il l’aurait fait.

Flair et panache

Le bonhomme de 34 ans se distingue des autres hockeyeurs par sa capacité à exécuter des gestes que les autres sont pour la plupart incapables de visualiser et donc d’essayer. «Il tente des trucs sans arrêt, jusqu’à flirter parfois avec le farfelu, s’amuse Laurent Perroton. Son but ultime paraît évident: se faire plaisir, et faire plaisir.»

En 2009, sous le maillot de la Suède face à la Suisse, il transforme un penalty d’un improbable lob sur le pauvre gardien Marco Bührer. En 2018, en KHL, il balance le puck en l’air, tourne autour d’un défenseur et marque d’une demi-volée. Depuis le début de sa carrière, peu importe l’enjeu ou le lieu, il se plaît à glisser la rondelle dans des espaces qui existent à peine, comme s’il avait le pouvoir de ralentir le temps pour calibrer ses actions.

Cela fait le désespoir de ses adversaires et le bonheur des amateurs de spectacle. Les sites de partage de vidéos regorgent de séquences où Linus Omark dépasse sa condition de hockeyeur pour intégrer le petit cercle des sportifs qui voient, sentent et pratiquent leur discipline avec un supplément de flair et de panache.

Il y croise les grands dribbleurs de l’histoire du football, de Garrincha à Ronaldinho en passant par Denilson. Le rebelle du volleyball Earvin Ngapeth et ses improvisations dans le plus automatisé des sports collectifs. Les basketteurs qui ont embrassé l’héritage de «Pistol» Pete Maravich et son mantra: «Si j’ai le choix entre faire le spectacle et faire une passe simple, et que l’on est sûr de marquer dans les deux cas, alors je fais le spectacle.» Linus Omark ne dit pas autre chose dans les colonnes de La Liberté: «Le hockey est un jeu. […] Chaque soir, l’objectif est bien sûr de gagner, mais en s’amusant. J’aime surprendre.»

Culture naissante

Aujourd’hui, il serait facile de voir ses trucs et astuces comme les accessoires d’un raffinement dandy. Erreur: manier la crosse mieux que les autres fut pour le petit Linus une nécessité davantage qu’une coquetterie. Il a six et neuf ans de moins que ses deux grands frères, Jörgen et Urban, mais il a tôt voulu tâter du palet avec leurs copains et eux, alors il n’a pas eu le choix.

«Il a tout appris face à des gars plus âgés que lui, et même plus grands que lui, car Linus a poussé très tard, se remémore son frère Urban, au téléphone, depuis la Suède. Forcément, il n’a jamais pu faire la différence par la force physique, donc il a dû trouver autre chose. On n’était pas toujours sympa avec lui et comme il n’aimait pas être battu, cela l’a poussé à s’améliorer et s’améliorer encore. Quand il a fini par prendre du muscle et des centimètres, il avait un bagage technique énorme.»

Le footballeur suisse Xherdan Shaqiri raconte volontiers qu’il tient sa virtuosité balle au pied des heures passées à jouer, gamin, contre des adultes dans un parc bâlois malfamé. Le hockeyeur suédois Peter Forsberg s’est aussi étoffé physiquement sur le tard avant de devenir une légende (et le modèle de Linus). De l’avantage de ne pas pouvoir trop vite miser sur le muscle… «A ce petit jeu, beaucoup de talents arrêtent sans doute avant de pouvoir révéler leur véritable potentiel, estime Urban Omark. Mais Linus était trop passionné. Il collectionnait les cartes de joueurs, connaissait tout de la NHL et regardait tous les matchs possibles…»

La culture du hockey sur glace est pourtant loin d’être millénaire du côté d’Övertorneå, à 20 kilomètres au sud du cercle polaire, où se gèlent moins de 2000 habitants. La première patinoire couverte du coin n’est bâtie qu’au milieu des années 1990 à l’initiative d’une petite bande dont fait partie le père Omark. Lui fut un sportif frustré parce qu’appelé jeune au travail à la ferme. Ses fils Jörgen et Urban deviendront professionnels, son neveu Daniel Henriksson aussi, et aujourd’hui le coin fournit aux bonnes équipes du pays de nombreux talents.

Choisir ses moments

Mais Linus Omark reste un cas à part. Un joueur qui surgit tel qu’il est davantage qu’il n’est formé. Un exemple qu’il peut même être dangereux d’imiter, prévient l’instructeur Laurent Perroton. «Les highlights en vidéo, c’est super, ça inspire les jeunes, mais il faut être vigilant parce que pour les reproduire, il faut la coordination, la vista et le sens du hockey qui vont avec.»

Au contact des deux joueurs les plus créatifs qu’il a côtoyés, Kewin Orellana et Rémy Riman, le technicien avoue qu’il fut désarçonné. «En tant qu’entraîneur, tu veux de la discipline, de la rigueur, et ces artistes qui voulaient faire différemment ont d’abord eu tendance à m’agacer, admet-il. J’étais dans l’erreur. J’ai compris qu’il valait mieux les laisser faire, en essayant de les aider à mettre leurs fulgurances au service de l’équipe, à comprendre qu’il y a des moments pour la folie et d’autres pour la sobriété.»

Linus Omark n’a pas échappé au processus. Aurait-il sinon mené une autre carrière en NHL, où il n’a signé «que» 78 apparitions entre 2010 et 2014, sous le maillot des Edmonton Oilers puis des Buffalo Sabres? Allez savoir…

Outre-Atlantique, quelques blogueurs regrettent que l’homme ait dû exporter ses skills en KHL pour devenir une star, à Jokerit (Finlande) puis au Salavat Ioulaïev Oufa (Russie). Mais son frère Urban, aujourd’hui entraîneur, sait tout ce que le cadet a gagné de maturité sur le chemin. «Par le passé, il pouvait avoir ce défaut de chercher le geste technique pour le geste technique. Mais cette époque lui a aussi permis de créer sa palette et aujourd’hui, j’adore la manière dont il joue. Plus rien n’est gratuit. Il met ses idées folles au service de son équipe.»

Il a aussi appris à calibrer ses efforts pour devenir, selon ses propres termes rapportés par Le Matin, le «putain de joueur de play-off» qu’il n’était pas lors de son premier passage en Suisse, lors de la saison 2012-2013, sous le maillot de… Zoug. Vue de Suisse centrale, la métamorphose de l’animal n’a rien d’une bonne nouvelle.