Interview

Linus Schöpfer: «Il y a une véritable fascination pour la lutte»

Alors que s’ouvre la Fête fédérale de lutte, Linus Schöpfer revient sur l’évolution de cette discipline, symbole d’une Suisse ancestrale devenu ultra-populaire

La Fête fédérale de lutte suisse, organisée tous les trois ans, aura lieu cette fois à Zoug du 23 au 25 août. On annonce un nombre record de 350 000 visiteurs durant le week-end, dans cette petite ville alémanique connue comme un centre d’innovation et de développement des cryptomonnaies. La grande arène de forme hexagonale pourra accueillir jusqu’à 56 500 spectateurs pour assister aux combats de 276 lutteurs sur sept surfaces rondes en sciure. La finale aura lieu dimanche à 16h30, le vainqueur sera proclamé roi et recevra un taureau en guise de prix. Historien et journaliste au Tages-Anzeiger, Linus Schöpfer s’est plongé dans la genèse de cet événement plus populaire que jamais, pour en tirer un livre*.

Le Temps: Vous avez étudié l’histoire et la littérature. D’où vous est venue l’envie de vous pencher sur la lutte?

Linus Schöpfer: Lors d’un reportage à Burgdorf pour la Fête fédérale de lutte en 2013, j’ai eu l’impression d’observer trois mondes qui se côtoient sans vraiment former d’unité: celui du sport, du folklore et du commerce. J’ai voulu y regarder de plus près, pour comprendre quels sont les liens entre ces différents aspects de ce sport national et comment une discipline comme la lutte a pu devenir, au XXIe siècle, aussi populaire.

La Fête fédérale de la lutte attire toujours davantage de spectateurs. On attend 350 000 personnes à Zoug, cette année. Comment expliquer cet engouement?

C’est essentiellement une dynamique médiatique, qui s’est mise en place au cours des vingt dernières années. La télévision couvre la fête et contribue à la faire connaître auprès d’un public toujours plus large et cela devient une plateforme intéressante pour les sponsors. C’est devenu un grand événement comme il y en a peu en Suisse, qui attire des amateurs de toutes les régions. Une grande partie d’entre eux viennent simplement passer un bon moment, sans l’intention d’assister à chaque combat. D’autant plus que trouver des billets est devenu extrêmement difficile. Mais il y a aussi un large public intéressé par les combats seuls, qui ne s’intéressent ni à la fête, ni au folklore: un million de personnes suivent la finale à la TV alémanique. Il y a une véritable fascination pour la lutte.

La lutte a toujours été instrumentalisée politiquement, ce qui a contribué à sa popularité…

On a tendance à voir la lutte comme un sport primitif qui aurait toujours existé dans les contrées reculées des Alpes. La Fête fédérale de lutte est devenue le symbole par excellence d’une Suisse ancestrale idéalisée. Mais elle est en réalité assez récente. La première fête d’Unspunnen, en 1805, a été organisée par les aristocrates pour créer un sentiment d’appartenance. C’était une fête de la réconciliation, pour rapprocher les régions rurales des régions urbaines. C’est pourquoi on peut parler de «tradition inventée». Au cours du XXe siècle, on présentera le lutteur comme la figure du soldat idéal. L’événement a surtout servi de tribune pour les politiciens bourgeois. Tenir un discours à la fête de lutte fait partie en quelque sorte du CV de chaque politicien conservateur classique, de Philipp Etter à Christoph Blocher, qui a eu le sien en 1995.

A quelle force politique la Fête de la lutte sert-elle aujourd’hui?

De manière générale, la lutte joue un rôle rassembleur surtout au sein des cercles conservateurs. Mais elle a aussi été utilisée à certaines occasions par les féministes ou les forces libérales. Par exemple, lors de la première Fête de la lutte des femmes, en 1980. Dora Hari, une aubergiste de l’Oberland bernois, voyant à quel point son fils prenait plaisir à s’adonner à la lutte, s’est mis en tête d’organiser un tournoi auquel les filles pourraient participer elles aussi. Elle s’est aussitôt heurtée aux moqueries et à l’opposition de son mari, du président de son village et de l’association locale de la lutte. Elle a persisté et le 17 août 1980, la première compétition féminine de lutte s’est transformée en immense succès avec 15 000 spectateurs. Au cours des dernières années, les associations de lutte se sont plutôt distanciées des cercles politiques à mesure que le tournoi s’est commercialisé. L’économie ne s’intéresse pas à la couleur politique de l’événement.

Qu’est devenue la lutte féminine?

Il existe depuis 1992 une association de lutteuses qui organise des tournois régulièrement, mais elle reste beaucoup moins connue et médiatisée que la Fête fédérale de lutte. Cette discipline reste jusqu’à ce jour un sport masculin, dans lequel les femmes ont avant tout le rôle de spectatrices. Pourtant, il n’y a aucune raison de ne pas intégrer les lutteuses au tournoi, la Fête fédérale n’a d’ailleurs jamais cessé d’évoluer, en adoptant ou en écartant des disciplines comme le concours de foin ou le lancer du poids, par exemple.

Comment a évolué le statut de lutteur?

Ce qui était par le passé un sport alpestre, pratiqué essentiellement par des bergers et des amateurs, est devenu aujourd’hui une option de carrière lucrative. En tant que lutteur, on peut gagner sa vie aussi bien qu’un banquier.

Les rois de la lutte sont de vraies stars. Que représentent-ils?

Le côté terre à terre, robustesse, authenticité. Des caractéristiques très attrayantes pour les politiciens et les entrepreneurs. D’où leur instrumentalisation.

Il y a un contraste entre l’interdiction de la publicité dans l’arène et l’omniprésence des sponsors tout autour. A-t-on peur de voir le commerce l’emporter sur le sport?

C’est l’argument des associations de lutte. Si l’arène était laissée à la publicité, cela signifierait l’abandon évident au commerce.

*Schwere Kerle rollen besser, warum die Schweiz das Schwingen erfand, Nagel & Kimche, 2019

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