Voilà une histoire qui sera racontée à ceux qui relativisent l'importance de la chose olympique: ce mardi, le gouvernement du premier ministre Giuseppe Conte s'apprêtait à démissionner, mais il a tout de même trouvé avant cela le temps de dissiper la menace qui planait sur la participation de l'Italie aux Jeux de Tokyo 2021.

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Le Comité international olympique (CIO) était remonté depuis qu'une loi adoptée le 30 décembre 2018 avait amputé le Comité national olympique italien (CONI) d'une partie de ses prérogatives. L’une des plus importantes, l’attribution des subventions issues du mouvement olympique, lui avait échappé au profit d’une nouvelle agence baptisée Sport e Salute et dépendant directement des autorités étatiques. Ce qui jurait avec l’autonomie exigée par la Charte olympique.

Le CIO, par la plume et la voix de son président Thomas Bach, a adressé à Giuseppe Conte plusieurs avertissements, mais ils étaient restés sans réponse. Jusqu'à ce que, ce lundi, l'imminence d'une sanction radicale commence à bruisser dans les arcanes du sport italien. Ni drapeau, ni hymne à Tokyo. Pour les athlètes qualifiés, une bannière neutre, à l'instar des «athlètes olympiques de Russie» engagés à Pyeongchang en 2018, suite au scandale de dopage dans le pays. Et puis le spectre d'un arrêt du financement des JO d'hiver 2026 à Milan et Cortina d'Ampezzo, sinon le retrait de leur organisation...

Un décret, d'urgence

Mardi, le ministre des Sports Vincenzo Spadafora a estimé que «compte tenu de la longue et glorieuse histoire sportive et démocratique de notre pays, il était improbable que l'Italie soit si durement sanctionnée». Mais n'empêche: il s'agissait de ne pas prendre le risque. Un décret a donc été adopté d'urgence pour que l'indépendance du CONI soit à nouveau assurée. Même si le texte doit encore être validé par le parlement, le CIO a d'ores et déjà annoncé qu'il en tiendrait compte dans sa considération de la situation. En clair: l'Italie ne devrait pas être inquiétée.

L’exclusion de son drapeau et de son hymne pour des raisons d’ingérence politique n'aurait pas été une première dans l’histoire. Des athlètes du Koweït (JO 2012 et 2016) ou encore d’Inde (2014) ont concouru sous la bannière olympique parce que leurs pays contrevenaient à l’autonomie attendue de leurs comités olympiques nationaux.

«Ce principe est hérité de Coubertin, qui l’avait imaginé pour que le sport ne tombe sous le contrôle ni de l’Etat, ni de l’Eglise, rappelle le spécialiste de l’olympisme Jean-Loup Chappelet. Il a ensuite été gravé dans la Charte olympique en 1949 par crainte d’une instrumentalisation par les régimes communistes de l’Est. Et aujourd’hui encore, son bien-fondé est reconnu par le Conseil de l’Europe.»

Chérir l’autonomie des organisations sportives, à laquelle l’homme a consacré un ouvrage en 2019, est donc selon lui «une bonne chose». Mais il reconnaît qu’elle n’est parfois qu’une façade, jusqu’en France où les statuts des fédérations sportives doivent se baser sur un modèle validé par le Ministère des sports. Elles ne sont donc pas complètement libres de faire ce qu’elles veulent.

«Deux poids, deux mesures»

C’est aussi le point de vue de l’historien Patrick Clastres, qui a fait quelques petites recherches pour étayer son propos. Le président du Comité olympique du Qatar? Joaan ben Hamad ben Khalifa Al Thani, frère cadet de l’émir Tamim ben Hamad Al Thani. Celui de la Chine? Gou Zhongwen, par ailleurs directeur de l’Administration générale du sport dans le pays. En Thaïlande? Le général Prawit Wongsuwan, ancien ministre des Sports et actuel vice-premier ministre. «Comment affirmer que dans ces quelques cas de figure l’autonomie de l’instance vis-à-vis de l’Etat est totalement respectée? Le CIO n’a jamais regardé que les statuts, et pas les personnalités dirigeant les structures. Pour moi, il y a donc sur cette question deux poids, deux mesures.»

En décembre, l'instance basée à Lausanne a banni des JO de Tokyo 2021 Alexandre Loukachenko pour n'avoir «pas convenablement protégé les athlètes biélorusses de discriminations politiques». Mais de l'étrange mélange des genres d'un dirigeant également président du comité national olympique, il n'en fut pas question en soi.

Dans l'affaire italienne, l'enjeu était pour le CIO de démontrer sa capacité de sanction jusque dans les grandes démocraties occidentales. Et de défendre sa mainmise sur le sport international, qui repose en grande partie sur le rôle central des comités olympiques nationaux. D’une part, ils sont seuls habilités à qualifier les athlètes aux Jeux olympiques. D’autre part, ils font ruisseler leurs recettes jusque vers les fédérations nationales et leurs clubs. «Cette fonction de redistribution de l’argent du mouvement olympique assure l’influence du CIO sur l’organisation du sport dans tous les pays», affirme Patrick Clastres. D’où la crainte de voir le système remis en cause…