Montagne

Liv Sansoz, la Dame des «4000»

La championne du monde d’escalade a pris le temps pour achever son projet de gravir les 82 sommets alpins de plus de 4000 mètres. Une épopée qu’elle a partagée avec des amis proches, sans chercher de record, et qui célèbre l’alpinisme dans son plus simple apparat

On la connaissait les cheveux peroxydés, courts, en bataille. Menue mais loin d’être frêle, Liv Sansoz était la reine des grimpeuses. Les podiums étaient son auberge. Les magazines n’avaient d’yeux que pour elle. A la fin des années 1990, Liv Sansoz était une des premières femmes à venir à bout d’un 8c +. Deux fois championne du monde, elle a remporté trois fois la Coupe du monde de sa discipline. Elle était jeune et elle n’avait qu’un objectif: aller plus haut, encore. Mais une chute en 2001 brisa son ascension. Blessée aux vertèbres, elle disparut des podiums. Et se volatilisa des unes.

Un projet à son image

Un jour de mars 2017, dans les colonnes de la presse spécialisée, son nom est réapparu. Liv Sansoz annonçait lancer un projet d’envergure: gravir les 82 sommets de plus de 4000 mètres qui dominent les Alpes. A 40 ans, elle allait faire ça à sa façon. Cela voulait d’abord dire: sans avoir recours aux remontées mécaniques, en partant à pied ou à vélo depuis le fond des vallées. Elle voulait aussi mettre à profit sa polyvalence acquise au fil des ans en montagne. Le ski et le parapente allaient compléter les séquences de grimpe et d’alpinisme pur. Mais ce qu’elle désirait par-dessus tout, c’était partager cette expérience avec des personnes qui lui étaient chères.

Nous avions bondi sur le téléphone, demandé une interview, une rencontre, un suivi, même, de son aventure. Mais tout de suite elle avait calmé nos ardeurs. D’une voix douce et posée elle avait précisé: «Ce projet aboutira en temps voulu selon les conditions que la montagne présentera.» En aucun cas elle ne voulait se mettre de pression. «Ça n’a pas de sens de parler de moi avant que j’aie fini», expliquait-elle. Nous avions donc décidé de nous rappeler en temps voulu.

L’Intégrale de Peuterey en bouquet final

Cet automne, l’heure a sonné. Liv Sansoz nous convie chez elle aux Houches, près de Chamonix. C’est une maison en bois sous un vaste toit que dominent glaciers et pics acérés. Dans la vallée, lever les yeux vers les cimes enivre l’imaginaire. Cela ne surprend donc guère de voir à l’entrée son matériel de montagne prêt à être dégainé. A gauche, des skis, rangés comme une poignée de mikados. Au fond, piolets, cordes et casques reposent alignés.

Il y a quelques semaines, le 11 septembre, elle a achevé son projet en atterrissant non loin de là en parapente. Ses derniers 4000, l’Aiguille Blanche de Peuterey (4112 m) et le Grand Pilier d’Angle (4243 m), tous deux situés sur la plus belle arête du Mont-Blanc, l’Intégrale de Peuterey, lui ont offert un bouquet final digne de son épopée d’une année et demie. «J’ai encore du mal à réaliser que c’est fini», avoue-t-elle.

Gravir tous les 4000 des Alpes est un projet de longue haleine. Pour la grimpeuse, il a l’avantage d’incarner l’aventure près de chez soi. «Il convient parfaitement à notre époque où la réduction de notre impact carbone est essentielle.» Certes moins exotique qu’une expédition en Himalaya, l’enchaînement, idéalement en une saison, ne demeure pas moins respecté dans le milieu alpin. Technique et endurant, il requiert les aptitudes d’un alpiniste aguerri ainsi qu’une certaine alchimie faite de chance et de météo favorable.

Comme nous avions pour objectif de réaliser un film, il a fallu gérer une importante logistique. Beaucoup de gens étaient concernés et c’était de mon devoir de faire les choix les plus sûrs pour que rien n’arrive à personne.

Liv Sansoz

Car le talent ne suffit pas toujours en montagne. En 2004, en poursuivant ce même projet, le célèbre guide français Patrick Berhault décède dans l’effondrement d’une corniche entre le Dom et le Täschhorn, en Haut-Valais. Quatre ans plus tard, la cordée italienne formée par Franco Nicolini et Diego Giovannini réussit toutefois l’exploit en une saison. Et, en 2015, le Suisse Ueli Steck, une fois de plus, laisse le public bouche bée en escaladant les 82 pics en seulement soixante-deux jours.

Trente-huit sommets en deux mois

Liv Sansoz, elle, ne cherchait ni record ni difficulté. Elle avait toutefois une lourde responsabilité: «Comme nous avions pour objectif de réaliser un film, il a fallu gérer une importante logistique. Beaucoup de gens étaient concernés et c’était de mon devoir de faire les choix les plus sûrs pour que rien n’arrive à personne.» Elle a réussi. Ou presque: c’est elle qui s’est blessée.

Tout avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. En deux mois, 38 sommets avaient été enchaînés. Après le Grand Paradis, en Italie, puis les Ecrins, en France, elle avait dévoré les montagnes. Lyskamm, Nordend, Finsteraarhorn: autant de coches sur sa liste que de cimes foulées. C’était la joie, l’euphorie parfois, mais elle sentait la fatigue poindre. «A l’Aletschhorn, je suis tombée dans une crevasse. Il a fallu appeler un hélicoptère. C’était une journée glaciale et, en attendant les secours, j’ai oublié de bouger mes pieds», explique-t-elle. Conséquences: gelures aux orteils et sept semaines d’arrêt. Clore le projet en une saison était une volonté secrète. Elle n’a eu d’autre choix que de le prolonger sur l’année suivante.

Renouer avec son corps

La montagne sait mettre la patience à rude épreuve. Pour Liv Sansoz, ça fait partie du jeu. Elle a l’habitude, pourrait-elle dire. Car son accident de grimpe, en 2001, n’a été que les prémices d’une longue série de blessures inaugurées par une mauvaise réception en base jump en 2009. Alité pendant trois mois, son corps se fragilise. A l’écouter, tous ses os ont, par la suite, été, une fois ou l’autre, rompus. Pour la sportive, ça a été dur. «Lorsque je grimpais, mon corps était mon meilleur allié. Après les accidents, je ne le reconnaissais plus. J’avais perdu confiance en lui. Ça me faisait paniquer.»

Convaincue que le corps est intimement lié à l’esprit, elle choisit de se plonger dans des études de psychologie cognitive. Aujourd’hui, elle est certaine d’une chose: «Ces blessures ne sont pas arrivées pour rien. Elles m’ont permis d’être consciente de ce qui est réellement précieux dans une vie.» Elle ne s’en cache pas, l’alpiniste a eu le temps de se remettre en question. «Pratiquer la montagne peut être une activité assez égoïste. Il faut trouver son équilibre. Savoir aussi donner.»

Ce projet alpin était-il donc une revanche sur le passé? Liv Sansoz n’est pas si radicale. Elle n’est plus la guerrière qu’elle était en compétition. «Je voulais me prouver que mon corps était encore digne de ma confiance, sourit-elle. Grâce à la montagne, j’apprends à me connaître. Je voulais la célébrer pour ce qu’elle est. Simplement.»

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