Ce fut d'abord un maillot rouge dans le métro, puis deux à une terrasse. Quelques uns à Roland-Garros. Une grappe entière sur un escalator. Des poignées dans les boutiques du Forum des Halles. Des dizaines place de l'Hôtel-de-Ville. Des centaines dans les taxis. Des milliers dans le RER D vers Saint-Denis. Des myriades autour du Stade de France. Entre 60 et 70 000 selon la préfecture de Paris, bien plus que de billets disponibles.

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Une marée rouge à manches courtes a lentement mais sûrement submergé la ville, à mesure qu'approchait l'heure de la grande finale (21h). C'était annoncé, attendu, mais c'est tout de même impressionnant. Et toujours un peu surprenant. Chaque week-end, l'Europe envahit Liverpool, par vols charters, pour goûter à l'ambiance supposée unique du stade d'Anfield Road. Ce juteux business a expulsé du stade les locaux (qui ne peuvent plus se payer un abonnement, car les prix ont augmenté, ou qui préfèrent le sous-louer à ceux prêts à mettre le prix pour l'expérience d'une vie). Ce grand remplacement n'est pas sans conséquence sur l'ambiance: tout le monde vient pour les chants mais peu les connaissent.

Liverpool, regrettent les puristes, est donc devenu au fil des ans un club synonyme d'embourgeoisement. Sauf les soirs de Coupe d'Europe - des matchs hors abonnement - et de grandes finales. Une grande finale de Coupe d'Europe reconnecte tout le peuple des supporters autour du maillot rouge et cette tradition très anglaise du déplacement de masse à l'étranger. Peu en importe le prix.

«Une grande responsabilité et une énorme pression»

«Le supporter de Liverpool ne regarde généralement pas à la dépense, et tant pis s’il faut pour cela trouver un deuxième job, bouffer des boîtes de beans and tomatoes jusqu’à la fin du mois ou dormir sur place à la belle étoile. L’essentiel est de trouver un ticket pour le match, parce que supporter le club est le point central de sa vie», avait raconté Stéphane Henchoz, ancien défenseur de Liverpool, dans Le Temps à la veille de la finale de 2018, perdue contre le Real Madrid à Kiev (3-1).

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Stéphane Henchoz avait précisé un aspect souvent oublié. «Avoir derrière soi autant de passion et de soutien est pour les joueurs une grande chance, mais également une grande responsabilité et une grosse pression», se souvenait-il, pour l'avoir vécu (victoire en Coupe de l'UEFA en 2001 contre Alaves). «Vous sentez que vous représentez une communauté et vous n’avez pas envie de la décevoir. Il faut savoir gérer cette attente, particulièrement forte à Liverpool où vous ne pouvez au mieux que faire aussi bien que ceux qui vous ont précédés.»

L'ancien attaquant international de Liverpool Michael Robinson, vainqueur de la Coupe d'Europe des clubs champions en 1984 à Rome contre l'AS Roma (1-1, 4 tirs au but à 2), avait avoué après sa carrière ne pas avoir supporté cette pression populaire. «Il y a une charge émotionnelle terrible, expliquait-il en 2017 dans l'hebdomadaire espagnol Público. Et le coach [Joe Fagan] faisait presque du chantage moral avec ça. Rendre à tous ces gens qui n’avaient rien et qui nous donnaient tout… Est-ce que j’étais assez bon pour ça? Quand ils m’ont demandé de tirer un penalty en finale de la Coupe d’Europe [Liverpool bat la Roma aux tirs au but], j’ai pensé à mes parents qui, à la maison, devaient se dire: «notre fils va se planter». Est-ce assez pour mériter de ne plus jamais marcher seul? Jouer à Anfield dans l’équipe adverse, être l’agneau qui va à l’abattoir, c’était beaucoup plus facile.»

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