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Roger Federer durant l'US Open.
© ANDREW KELLY

Tennis

Dans l’œil du cyclone Roger

Le Temps a pu suivre la victoire de Roger Federer sur Feliciano Lopez samedi (6-3 6-3 7-5) depuis le bord du court. Une expérience sensorielle impressionnante

La concentration, le silence, la solitude. Ce sont les trois choses qui marquent le plus lorsque l’on a le privilège rare de pouvoir observer Roger Federer de très près. Avec d’autres confrères suisses, Le Temps a eu cette opportunité samedi soir à New York lors du troisième tour du Bâlois contre l’Espagnol Feliciano Lopez, gagné 6-3 6-3 7-5.

Le service média de l’US Open réserve parfois quelques places pour la presse tout en bas de l’immense Arthur Ashe Stadium. Premier rang, trois mètres derrière le banc de Federer. Une partie du court est masquée par la chaise haute de l’arbitre et par les épaules des ramasseurs de balle (d’imposants gaillards qui lancent les balles comme au baseball au lieu des gamins de Roland-Garros qui semblent jouer aux billes).

L’absence de hauteur de vue vous plonge dans une vision bi-dimensionnelle et vous prive d’une grande partie de l’aspect tactique du match. Mais en échange, vous voyez soudainement de façon claire le côté obscur d’un match. La concentration en plein tumulte, le silence dans le vacarme, la solitude au coeur de la foule. Gate 9, Box 52, Row AA, seat 7: vous êtes dans l’œil du cyclone.

Pétards et feux d’artifice

Dès les premiers points, la maîtrise et la qualité du jeu vous sautent au visage. La vitesse de la balle est évidemment très impressionnante. Les déplacements le sont moins parce qu’ils sont permanents et constamment anticipés. La technique de frappe, la prise de raquette, la variété des coups apparaissent également nettement et distinguent rapidement le Bâlois de son adversaire, qui frappe plus fort mais surprend rarement. Roger Federer ne se contente jamais de renvoyer la balle; il y met à chaque fois un effet différent. C’est comme si l’un envoyait des pétards et l’autre des feux d’artifice.

Un aveugle s’en rendrait facilement compte parce que chaque frappe différente produit une sonorité différente. La raquette de Federer est un instrument à cordes qui peut produire un son mat, clair, claquant comme un coup de fouet, rond ou aspiré.

Un mal voyant manquerait en revanche l’étonnante trajectoire des balles de Federer. Beaucoup ne sont pas paraboliques mais coudées, comme si elles étaient téléguidées. On croit souvent qu’elles vont être trop longues et puis non, elles retombent brutalement juste devant la ligne. Il n’est pas rare que le public lâche un «Ohh» déçu lorsque le coup part, suivi deux secondes plus tard d’un «Ahh» admiratif lorsque la balle rebondit. Peut-être que les aveugles comprendraient, finalement…

Une concentration totale

Aux changements de côté, Federer s’assoit sur une chaise identique à celle des stars de cinéma sur les plateaux de tournage. Le public assiste à la création d’une œuvre dont il est à la fois le scénariste, le réalisateur et l’acteur principal. Autour de lui, tout le monde pourtant s’agite. Ballet des bodyguards qui entrent et sortent du court à chaque pause, manège des ramasseurs de balle, cirque des spectateurs qui gesticulent pour se faire repérer par la caméra et passer sur l’écran géant. Roger Federer reste étranger à cette agitation qui l’entoure. Il est totalement concentré.

Un bruit de fond captif – on se croirait à Palexpo pendant le Salon de l’Auto – pèse comme un couvercle sur le court mais il est probable qu’il ne l’entend pas. Il ne communique avec personne. Une fois un mot à l’arbitre pour signaler qu’il doit changer de raquette. Parfois un geste furtif pour réclamer son linge à un ramasseur. Mais jamais un regard pour son adversaire. Jamais un mot échangé avec le public. Il ne se parle qu’à lui-même, et encore, rarement. Un «Chum Jetz» pour s’encourager. Un geste du plat de la main pour se calmer. Federer joue, seul et silencieux dans le brouhaha de la foule.

Federer écoute son geste

Il y a 22 000 personnes sous le toit de l’Arthur Ashe Stadium mais oui, il est seul. Il y a une dizaine de personnes dans sa loge, épouse, parents, entraîneurs, agent, amis, tous là à quelques mètres, dans l’angle, en léger surplomb, mais il n’y a que lui sur le court. Il les voit sans doute, ou plutôt les intègre dans son champ visuel, mais il ne cherche pas leur regard. Il ne voit que la balle, sauf quand il vient de la frapper. Là, il regarde encore son geste. Il écoute son geste. Et sait, aux sensations de son bras, si le coup est bon ou non.

A la fin du match, Roger Federer retire son bandeau. C’est comme s’il ôtait son masque, s’il rompait un vœu. Son visage est marqué physiquement. Il semble avoir vieilli. Cela ne nous avait jamais frappés avant. C’est sans doute le prix du silence, de la concentration et de la solitude.

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