Les autorités de Pékin semblaient pourtant avoir tout réglé comme du papier à musique pour la visite de la Commission d'évaluation du Comité international olympique (CIO): le ciel de la capitale chinoise peut redevenir bleu sur un simple ordre d'arrêt des usines polluantes. La ville fleurit au mois de février grâce aux roses artificielles qui envahissent les bords de routes. Les rues sont rendues «civilisées» avec l'expulsion des mendiants, des prostituées et des petits marchands ambulants venus des campagnes. Les façades blafardes des immeubles ont été aspergées de tonnes de peinture fraîche. Les projets d'installations sportives sont impressionnants et l'organisation des compétitions promet d'être parfaite. Enfin, la population est quasi unanime à soutenir la candidature de Pékin pour les Jeux olympiques 2008.

Seule une fausse note persiste: les droits de l'homme. A Sydney, l'automne dernier, les officiels chinois défendaient leur candidature en affirmant que les journalistes étrangers seraient libres de circuler dans le pays en cas de victoire. Mais il ne s'agit plus d'une pression extérieure. Samedi, les familles de deux prisonniers politiques, Fang Jue et Jiang Qisheng, ont écrit une lettre ouverte au CIO afin d'être entendus par la Commission d'évaluation qui inspectera Pékin de mercredi à samedi. Les auteurs de la lettre appellent à ne pas répéter l'erreur des Jeux de Berlin 1936 qui avaient offert un visage d'honorabilité aux nazis. D'autres organisations de défense des droits de l'homme chinoises font pression sur le CIO.

Mais c'est surtout l'ombre du Falungong qui plane sur Pékin. Les autorités craignent un nouveau coup d'éclat de la «secte» interdite depuis dix-huit mois. Après la tentative de suicide par le feu de sept membres du mouvement religieux – une personne a succombé – lors du Nouvel An chinois, un nouvel adepte s'est immolé vendredi à Pékin, selon les médias officiels. L'homme décrit comme un cireur de chaussures venu de Changsha est décédé.

Pour ne rien arranger, Amnesty International a publié la semaine dernière un rapport accablant sur la pratique de la torture en Chine – des mensonges selon Pékin – et la nouvelle administration Bush pourrait se prononcer cette semaine en faveur d'une condamnation de la Chine lors de la prochaine Commission des droits de l'homme qui se tiendra début mars à Genève. Les autorités chinoises ont pour habitude d'écarter ces critiques comme autant d'ingérences dans leurs affaires intérieures. Mais, signe que l'enjeu olympique est d'une importance supérieure pour le pouvoir chinois, Pékin a adopté une nouvelle stratégie ces derniers jours pour répondre à ses détracteurs.

Dimanche, le maire de Pékin, Liu Qi, a expliqué qu'il était «fermement opposé à toute tentative de nuire à la candidature de la ville en prenant l'excuse des droits de l'homme». Il a ainsi appelé les médias occidentaux à «faire une description objective du développement de la Chine». Le comité de candidature de Pékin explique pour sa part que c'est un «droit de l'homme» que d'accorder les Jeux à la nation la plus peuplée de la planète. Dans le même temps, une vaste campagne de mobilisation a été lancée contre le Falungong qui est désormais dénoncé comme un mouvement contraire aux droits de l'homme.

«Les critiques sur les droits de l'homme montrent que la Chine reste largement incomprise, a déclaré à l'AFP He Zhenliang, le membre chinois de la Commission exécutive du CIO. Toute personne objective doit reconnaître que la situation des droits de l'homme n'a jamais été aussi bonne en Chine, même s'il y a encore des progrès à faire.»

La secte Aum n'a pas empêché le Japon d'organiser les Jeux de Nagano en 1998 et les 80 morts de la secte de Waco, dans le Texas, n'ont pas eu d'incidence sur les Jeux d'été d'Atlanta en 1996, explique encore le vice-maire de Pékin, Liu Jingmin. «Le gouvernement règle le problème du Falungong en accord avec la loi et cela n'a rien à voir avec la candidature de Pékin aux Jeux olympiques. Nous voulons séparer la politique de l'olympisme».

Les dirigeants chinois ne pouvaient pas trouver meilleure oreille à leur discours que celle du dirigeant du CIO en personne, Juan Antonio Samaranch, le plus fidèle allié de Pékin. Dans une lettre aux membres de la commission, il écrit que ceux-ci «ne doivent tenir compte d'aucune considération politique; chaque membre du CIO est, évidemment, libre d'en faire une évaluation selon ses convictions personnelles». Le membre sud-coréen du CIO, Un Yong Kim, candidat à la succession de Samaranch, doute pour sa part qu'il y ait des problèmes sérieux de droits de l'homme en Chine. Ce n'est toutefois pas l'avis du vice-président du CIO, le Canadien Dick Pound, également candidat à la présidence. Pour lui, «le dossier des droits de l'homme va être un thème de cette élection».

Pour éviter tout dérapage lors de l'inspection, Pékin a mobilisé des milliers de policiers et de chômeurs pour patrouiller dans les rues et dans les environs de la place Tiananmen afin de s'assurer qu'aucun membre du Falungong puisse s'infiltrer. Contrairement aux autres années, le rapport des quinze membres de la Commission d'évaluation emmenée par le Hollandais Hein Verbruggen devrait jouer un certain rôle dans le choix final. Depuis le scandale de Salt Lake City, les membres du CIO n'ont en effet plus le droit de se faire inviter par les villes candidates.

Pékin se considère comme la ville favorite avec Paris et dans une moindre mesure Toronto comme principaux concurrents. Mais les Chinois en semblent déjà persuadés: un échec de Pékin n'aurait pas grand-chose à voir avec l'olympisme. «Si Pékin échoue cette fois-ci, explique Wen Wen, le responsable de la presse du Comité de candidature de la ville, ce sera dû principalement à des facteurs non sportifs.»