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enfin

La longue marche du football féminin suisse

La Suisse dispute cette nuit au Canada son premier match dans une Coupe du monde. Un aboutissement pour les pionnières qui militent depuis 1965 pour la pratique d’un sport qu’on leur interdisait «pour raisons médicales»

Madeleine Boll a les larmes aux yeux quand elle y repense: l’équipe de Suisse à la Coupe du monde… Le football féminin reconnu, médiatisé, apprécié; enfin! Cinquante ans de lutte, de passion et de petites victoires sur le sexisme et les préjugés pour accéder à la reconnaissance. «L’année de ma retraite; finalement, il aura fallu une vie.» Le football féminin en Suisse, c’est aujourd’hui 27 000 joueuses licenciées (plus que les hockeyeurs), 800 équipes, une progression de 400% des effectifs en dix ans, 40 000 écolières inscrites au tournoi scolaire et un objectif de 30 000 pratiquantes en 2020. Mais il y a cinquante ans, en 1965, le football féminin en Suisse, c’était Madeleine Boll (Photo Keystone).

Comme toute histoire, celle-ci a un prologue. En 1964, Monika et Silvia Stahel, de Murgenthal (AG) écrivent à l’Association suisse de football (ASF) à Berne pour demander la création d’un club féminin. Il leur est poliment répondu par courrier que les médecins déconseillent la pratique du football pour les filles mais qu’en revanche, elles peuvent devenir arbitres. Voilà le contexte. Madeleine, 12 ans, écolière à Granges (VS) ne l’accepte pas. «C’est pas juste!», dit-elle lorsqu’un copain de classe file à l’entraînement, et pas elle. «Je vais demander à l’entraîneur si tu peux venir la semaine prochaine», propose l’enfant. Il s’appelle Gilbert Favre, et son entraîneur, René Maye. Celui-ci accepte. «Le mercredi suivant, j’étais au bord du terrain, mon short sous ma jupe, n’osant pas me mêler aux garçons. Et puis l’entraîneur m’a fait signe et je me suis lancée.»

Des articles un peu partout, mais plus de licence

A la fin de l’entraînement, René Maye l’invite à revenir. Alors Madeleine Boll revient et envoie une demande de licence à Berne. En septembre 1965, elle joue avec les juniors C de Sion en lever de rideau de Sion-Galatasaray. «Sion venait de gagner sa première Coupe de Suisse et découvrait la Coupe d’Europe. A la fin de notre match, il y avait presque 10 000 personnes, des journalistes, la télé. Et tous se demandaient ce que faisait une fille au milieu des garçons.» Deux jours plus tard, la télévision vient la filmer à la maison. Elle a droit à des articles en Suède, en Italie, au Venezuela, au Gabon. L’affaire fait scandale à l’ASF. Comment une fille a-t-elle pu obtenir sa licence? «L’employé a dû traiter mon dossier machinalement, sans penser qu’une fille pouvait demander à jouer.» Réalisant son «erreur», Berne lui retire sa licence. Mais le cas de Madeleine Boll émeut jusqu’à Lausanne, où on l’intègre à l’équipe du tournoi scolaire. Elle y joue trois ans. En 1968, elle arrête non pas pour faire la révolution, mais l’école ménagère, obligatoire le mercredi après-midi pour les jeunes filles.

La vie de Madeleine Boll mériterait un roman. En 1969, par le biais d’un avocat tessinois, elle signe en Italie. Elle y joue cinq ans, dans divers clubs du nord, s’entraînant la semaine avec la 3e ligue masculine de Granges, se faisant payer les trajets aller-retour en train le week-end. Elle participe également au premier match d’une équipe de Suisse (victoire 9-0 contre l’Autriche) car en 1970, une ligue de football féminin est créée. En 1975, elle revient en Valais, où Sion vient de monter une équipe. Et comme il se doit, Sion gagne la première Coupe de Suisse féminine en 1977. Le début d’une belle histoire? Non, la fin, dès 1978. «J’avais 25 ans, j’ai toujours été grande et je jouais parfois contre des gamines de 12 ans.» Madeleine Boll a ensuite fait un break de vingt ans.

«On nous faisait sentir qu’on prenait inutilement de la place»

Le football féminin, lui, poursuit sa lente évolution. Des clubs naissent à Monthey, Veytroz, Yverdon, qui deviendra rapidement une référence romande sous la conduite de Linda Vialatte. Au début des années 80, la discipline existe mais elle vivote dans l’indifférence ou les moqueries. Nathalie Thürler, avocate, était joueuse à Genève dans les années 80-90. «Mon père avait eu énormément de peine à trouver un club qui acceptait les filles. J’ai débuté à Compesières. Une seule équipe; j’avais dix ans et certaines joueuses 25 ou 30 ans. Il n’y avait pas de championnat, juste des entraînements et parfois des matchs amicaux, contre les écoles internationales, qui avaient beaucoup d’Anglo-Saxonnes, ou contre des équipes de garçons juniors D qui nous battaient facilement. Il y avait peu de terrains, peu de vestiaires et on nous faisait sentir qu’on prenait inutilement de la place.»

Elle part à Vernier, club de ville et de 1ère ligue, mieux structuré. Il y a plus de terrains mais pas davantage d’intérêt. «Le chansonnier Bob Barbey était souvent là, au bar. Il nous envoyait des vannes, c’était limite dégradant. Mais je me souviens que plusieurs joueurs de la première équipe étaient sympas, ils nous donnaient des conseils.» Vernier joue en blanc et bleu, sauf l’équipe féminine, en vert et violet. «On devait se débrouiller pour tout, y compris pour trouver un sponsor et des maillots. A l’époque, le financier Jürg Staubli avait lancé un journal, Jeudi Sport&Loisir, qui offrait des tenues à ses couleurs à des équipes. J’avais écrit une lettre de motivation. C’est comme cela que l’on a obtenu notre premier équipement.»

Les entraîneurs des filles? Souvent des copains ou des parents

Nathalie Thürler n’a rien oublié des longs déplacements à Chevries, Planfayon, Arconciel («où l’on lavait nos chaussures dans un abreuvoir») pour trouver des adversaires, ni des éternelles questions machistes sur le ballon (moins lourd?), le terrain (plus petit?), le temps de jeu (raccourci?). «Il n’y avait pas d’encouragement. Les gens trouvaient ça moche, pas féminin, pas crédible. Il n’y avait jamais de spectateur. Il était difficile d’avoir un vrai entraîneur, c’était souvent le copain ou le frère ou le père d’une joueuse.»

La situation est à peine plus enviable en Suisse alémanique, qui concentre pourtant les meilleures équipes. «Je n’ai pu commencer le foot qu’à 17 ans, mes parents ne voulaient pas avant, se souvient Sonia Testaguzza, ancienne joueuse de Ligue A à Sursee. Regarder le Milan ou la Juve, il n’y avait pas de problème, mais jouer, pas question. Alors j’ai longtemps fait du basket.» Virginie Thurre, elle, s’est mise à l’athlétisme après avoir joué jusqu’en juniors D avec son frère Léonard, futur joueur de Lausanne et Servette. «C’était ma passion, je ne comprenais pas pourquoi je n’avais plus le droit de jouer.»

Au début des années 90, Nathalie Thürler entre à l’université et arrête le foot au moment où son sport sort de la préhistoire. En vacances en Scandinavie, elle croise des filles en short, les paires de crampons nouées sur l’épaule. «Je n’en revenais pas! A l’époque, je n’avais jamais vu une image de football féminin à la télé.» La Coupe du monde 1991 en Chine est la première dont quelques images parviennent jusqu’en Suisse. Pigiste à Match-Mag, elle écrit à Boris Acquadro, le chef des sports de la TSR, pour réclamer du foot féminin. Elle sera invitée… sur le plateau de l’émission du dimanche. «Dans l’équipe, certaines réclamaient la retransmission de matchs de Ligue A, mais il faut bien admettre que ce n’était pas diffusable.»

2001, quand tout a changé

En 1993, la Ligue suisse de football féminin est dissoute pour intégrer le giron de l’ASF. Virginie Thurre reprend le foot à 19 ans, et joue de 1997 à 2001 en Ligue A avec Yverdon. «Cela se développait déjà bien. Il y avait plusieurs équipes, le club formait de bonnes joueuses. Mais devenir professionnelle, cela semblait très difficile.» Les choses bougent vraiment en 2001, lorsque l’ASF définit un programme de promotion du football féminin. En 2004, la fédération ouvre un centre de formation à Hutwil (BE). Le football féminin est prêt pour voir arriver Lara Dickenmann, sa première star. Petite, Lara admirait Alain Sutter et Zinedine Zidane. «Les femmes, on ne les voyait pas trop dans les médias, c’était dur de les prendre pour modèles.» Elle voit toutefois que la Coupe du monde 1999 aux Etats-Unis attire énormément de spectateurs. «Vers 14 ans, je me suis dit que peut-être je pourrai devenir professionnelle. Mais ce n’est devenu concret que le jour où j’ai signé à l’Olympique Lyonnais.»

Avec Dickenmann, la Suisse s’est qualifiée très facilement pour la Coupe du monde et a commencé à attirer du public. «C’est parti le 6 avril 2013 à Nyon, en amical contre la Norvège, date Florian Sägesser, journaliste de La Côte. La Suisse a gagné 3-1 devant 800 spectateurs. Ce match était un test, pour l’équipe comme pour l’ASF. Après ça, la fédération a décidé de viser la qualification et de revenir en Suisse romande. Les filles ont rejoué deux matchs à Nyon, les deux fois devant 1200 spectateurs. C’était encourageant.» «La performance a amené l’acceptation, résume Sonia Testaguzza, devenue team manager de l’équipe nationale en 2010. Les joueuses actuelles ont débuté à 9-10 ans et s’entraînent tous les jours, avec de bons entraîneurs et des programmes individualisés.»

L’équipe nationale a préparé la Coupe du monde à Macolin, non loin de Bienne où le centre de formation de Hutwil a été déplacé en 2013. Bienne et son nouveau stade accueilleront désormais les matchs internationaux féminins. Le football féminin est structuré. Il lui reste à décoller économiquement. «En Suisse, le statut de joueuse pro n’existe pas. Zurich fait du bon travail mais il faudrait que les autres clubs investissent davantage», estime Lara Dickenmann, qui rejoindra la saison prochaine la majorité des internationales suisses en Allemagne. Travailleuse sociale à Renens, Virginie Thurre est en contact avec la base. «A l’école, on continue d’orienter les petites filles vers des activités que l’on juge plus adaptées pour elles que le football.» Il n’empêche… Que de chemin parcouru depuis Madeleine Boll. «Aujourd’hui, j’hallucine de voir autant de petites filles faire du foot, sourit Nathalie Thürler. Même le président qatari du PSG se sent obligé d’aller voir des femmes courir en short! Des fois, je me dis: dommage…»

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© JOHN MACDOUGALL